Au Kazakhstan, le faux départ de Nazarbaïev pourrait bien ressembler à un «statu quo politique»

Au Kazakhstan, le faux départ de Nazarbaïev pourrait bien ressembler à un «statu quo politique»

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Noursoultan Nazarbaïev a démissionné mardi 19 mars du poste de président du Kazakhstan, après vingt-huit ans de règne autoritaire sur son pays. Il était le dernier dirigeant de l’époque soviétique encore en poste.

Il a pris tout le monde de court. Mardi 19 mars, Noursoultan Nazarbaïev, président du Kazakhstan qu’il dirigeait d’une main de fer depuis 1990, a annoncé sa démission. Kassym-Jomart Tokaïev, le président du Sénat qui a été nommé dans la foulée président par intérim, a déclaré pendant la cérémonie d’investiture ce mercredi : « L’opinion de Nazarbaïev sera d’une importance spéciale, certains pourraient dire prioritaire, dans le développement et l’adoption de décisions stratégiques. » Transition brutale ou passation de pouvoir minutieusement préparée ? Entretien avec le politologue kazakh Dosym Satpaïev, directeur du Centre d’analyse des risques Risk et auteur de nombreux textes sur les possibilités de transition dans son pays.

La démission de Noursoultan Nazarbaïev est-elle annonciatrice d’un changement de régime au Kazakhstan ?

Dosym Satpaïev : Depuis une petite dizaine d’années, le Kazakhstan est animé par cette question de la transition : que va-t-il se passer après le règne de Nazarbaïev ? Cette discussion a été provoquée par les changements de dirigeants dans la région. En Ouzbékistan, au Kirghizistan, au Turkménistan, il y a eu des passations de pouvoir, suivant différents modèles. Dans ce contexte, quelle voie allait choisir Nazarbaïev ?

Selon moi, s’il a pris la décision de passer la main, un an avant l’élection présidentielle qui était prévue en avril 2020, c’est en raison d’un souci de santé. Il a préféré prendre les devants plutôt que de perdre le contrôle de la situation. Je pense que la mort soudaine, en 2016, du président ouzbek Islam Karimov a eu un gros impact sur lui. Il a voulu éviter un changement brutal et préserver les intérêts de son clan.

Noursoultan Nazarbaïev pendant la passation de pouvoir à Astana, mercredi 20 mars 2019. © ReutersNoursoultan Nazarbaïev pendant la passation de pouvoir à Astana, mercredi 20 mars 2019. © Reuters

Ce n’est d’ailleurs un changement qu’en apparence. Il reste le « leader de la Nation », titre taillé sur mesure créé en 2010 précisément pour préparer la transition ; il a été nommé en 2018 président du Conseil national de sécurité afin de garder la main sur la politique étrangère du Kazakhstan ; il demeure chef du parti et siège au Conseil constitutionnel. Il reste donc un acteur central du système, aux pouvoirs très étendus.

Ce n’est que lorsqu’il décédera qu’une nouvelle page pourra s’ouvrir pour le pays. Ses successeurs pourront alors s’essayer à des changements, comme l’a fait le nouveau président ouzbek, qui a lancé de vastes réformes après la mort de Karimov… et qui a écarté une grande partie de l’ancienne classe dirigeante. Nazarbaïev veut éviter ce scénario en assurant la pérennité du système et en se donnant le temps d’organiser la sécurité pour sa famille et ses cercles proches.

À part Kassym-Jomart Tokaïev, le président du Sénat qui a été nommé président par intérim, y a-t-il des noms qui circulent pour prendre la succession de Nazarbaïev ?

Il n’y a pour l’instant que deux candidats annoncés pour l’élection présidentielle de l’an prochain : Tokaïev, et la fille aînée de Nazarbaïev, Dariga Nazarbaïeva. Cette dernière a d’ailleurs aussitôt été nommée à la place de Tokaïev à la tête du Sénat, ce qui est le deuxième poste le plus important de l’État. Elle n’est toutefois pas très populaire, et Tokaïev de son côté a perdu de son crédit en annonçant, mercredi, le changement de nom de la capitale kazakhe, d’Astana en Noursoultan [le prénom de Nazarbaïev – ndlr]. Cette décision a suscité des réactions extrêmement négatives.

D’ici l’an prochain, il est donc possible que de nouveaux candidats apparaissent, ce qui en fera un scrutin extrêmement intéressant. Mais à mon avis, ce seront tous des personnes avec des liens étroits avec l’ex-président. Vous ne pouvez pas trouver à l’heure actuelle au Kazakhstan de partis politiques indépendants.

En décembre 2014, François Hollande avait rendu visite à Nazarbaïev. © DREn décembre 2014, François Hollande avait rendu visite à Nazarbaïev. © DR

Une des candidatures possibles pourrait être le neveu de Nazarbaïev, Samat Abich. C’est un acteur de l’ombre, il est directeur adjoint des services de sécurité de l’État – l’équivalent du KGB russe. Un tel scénario nous rapprocherait du schéma de transition kirghiz, où les services secrets ont joué un rôle important. Nous serions alors dans un modèle de préservation de la stabilité et des intérêts de la famille de l’ex-président.Dans tous les cas de figure, les membres de la famille de Nazarbaïev vont faire le maximum pour jouer un rôle important dans ce processus. Ils ont peur de ce qui pourrait arriver après sa mort et vont tout faire pour garder la main sur le poste de président.

Sur quoi peut déboucher ce processus de transition ?

La succession de Nazarbaïev peut provoquer une série de conflits dans la société kazakhe. Le chef d’État avait établi un contrôle politique très fort, donc la moindre ouverture peut entraîner une explosion sociale, d’autant que la société kazakhe, multiethnique, n’est pas figée et que des mouvements de protestations ont commencé à émerger ces dernières années. En 2016, des manifestations se sont opposées à un changement de la loi sur la location des terrains agricoles par les étrangers. Le pouvoir avait reculé.

La stabilité du pays constitue le principal bilan de Nazarbaïev. C’est cela qui rend complexe sa succession.

Y a-t-il un risque de déstabilisation pour les autres pays d’Asie centrale ?

Je ne crois pas que la politique étrangère du Kazakhstan va changer dans l’immédiat. Quel que soit le nouveau président du Kazakhstan, je crois qu’il va tenter de poursuivre sa politique multilatérale. Il a en effet établi de très bonnes relations avec la Russie, mais aussi avec la Chine, l’Union européenne et les États-Unis. Il a également développé la coopération régionale : le Kazakhstan et l’Ouzbékistan entretiennent d’excellentes relations et ils ont établi de nouveaux canaux de coopération sur le plan écologique, éducatif et énergétique qui profitent aux deux pays.

La transition pourrait être déstabilisante pour l’ensemble de la région s’il y a conflit sur le nom du successeur de Nazarbaïev – d’autant plus que le Kazakhstan est le plus gros pays d’Asie centrale. Il ne faut pas oublier non plus que la zone a vu se développer ces dix dernières années plusieurs groupes terroristes ; il y a dans la région une base sociale pour la radicalisation.

L’autre risque de déstabilisation peut venir de Moscou. La Russie va essayer d’interférer dans le processus. La population du Kazakhstan est constituée à 60 % de Kazakhs et à 40 % d’autres ethnies. Parmi elles, la communauté russe constitue le plus gros groupe. Elle réside essentiellement dans les régions nord et nord-ouest et entretient des liens étroits avec la Fédération de Russie. Le conflit qui a éclaté en Ukraine en 2014 a suscité beaucoup d’inquiétude chez nous. Si un scénario séparatiste voyait le jour au Kazakhstan, il est certain que la Russie le soutiendrait.Nazarbaïev était un partenaire très proche de Moscou. Il parle régulièrement avec Vladimir Poutine et l’a appelé avant d’annoncer sa démission. Il était aussi un partisan de l’union économique eurasiatique mise en place par le président russe [union créée en 2014 qui regroupe Russie, Biélorussie, Kazakhstan et Arménie, et le Kirghizistan – ndlr]. Pourtant, une grande partie de la société kazakhe y était opposée. Nous n’en avons reçu aucun bénéfice : cette union est pour Poutine un instrument géopolitique, beaucoup de Kazakhs le perçoivent comme une mini-URSS. Si la transition post-Nazarbaïev nous amène à nous éloigner de Moscou, le Kremlin se montrera très agressif.

Le départ de Nazarbaïev peut-il favoriser la démocratisation du pays ?

Pendant les années 1990, la société civile s’est éteinte sous l’effet de la répression politique. Aujourd’hui, un nouveau modèle est en train d’émerger, avec Internet et les réseaux sociaux. Et la société est davantage tournée vers le monde occidental qu’avant. Mais l’immense majorité de la population est pauvre et surtout préoccupée par ce qu’elle va toucher à la fin du mois, avant de penser aux réformes démocratiques. Les classes moyennes constituent seulement 20 % de la population. De nombreux jeunes émigrent vers la Russie, les États-Unis ou le Canada.

Je ne crois pas que le successeur de Nazarbaïev va soutenir la démocratisation. Je crois au contraire que nous avons devant nous un statu quo politique.

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