Du Watergate au Wikigate, la politique américaine sous le règne de Roger Stone

Du Watergate au Wikigate, la politique américaine sous le règne de Roger Stone

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L’arrestation et l’inculpation de Roger Stone, dont le procès aura lieu en novembre, sont un élément clé de l’enquête sur les ingérences russes dans la présidentielle de 201l. Il s’agit aussi de l’épilogue théâtral d’une ère dont Roger Stone est le symbole. De Nixon à Trump, le flamboyant spin doctor révèle le cynisme et la corruption de la scène politique américaine.

«Introduisez un peu d’anarchie, bouleversez l’ordre établi et tout devient chaos. Je suis un agent du chaos. » C’est par ces mots du Joker, le méchant de la BD Batman, qu’aime se définir Roger Stone, conseiller et ami de 30 ans de Donald Trump, qui se retrouve au cœur de l’enquête sur les collusions de l’équipe Trump avec la Russie.

Arrêté à l’aube du 25 janvier, mis en examen sous sept chefs d’accusation le jour même, son procès aura lieu le 5 novembre prochain. Ainsi en a décidé le jeudi 14 mars la juge Amy Berman Jackson, qui vient de condamner son comparse Paul Manafort, ex-directeur de campagne de Donald Trump, à 30 mois de prison pour des fraudes fiscales et bancaires. Le procès de Roger Stone l’opposera pendant deux semaines au procureur spécial Robert Mueller.

Roger Stone est poursuivi sous sept chefs d’accusation, dont « mensonge »« entrave à la justice » et « subornation de témoins ». Son acte d’accusation a été signé par le procureur spécial Robert Mueller lui-même, contrairement à la plupart des 33 inculpations précédentes, laissées à ses subordonnés. Selon les avocats de Stone, les procureurs ont rassemblé une quantité monstre (neuf téraoctets) de preuves potentielles contre Roger Stone, dont l’empilement s’élèverait deux fois plus haut que le Washington Monument, un obélisque de plus de 169 mètres. Un gigantisme à la hauteur de la mégalomanie stonienne qui affole les gazettes depuis plus de 30 ans.

Portrait de Roger Stone, à New York, le 28 février 2017. © REUTERS/Brendan McDermidPortrait de Roger Stone, à New York, le 28 février 2017. © REUTERS/Brendan McDermid

D’ici son procès, Roger Stone devra se garder de toute déclaration publique, ce qui revient à lui « interdire de respirer », selon ses propres mots, lui qui est un habitué des plateaux d’Infowars ou de Fox News. Mais peut-être a-t-il déjà trop parlé cette fois. Après s’être vanté dès août 2016 devant des militants républicains d’avoir été en contact avec Julien Assange, il explique désormais dans son livre avoir obtenu ses informations sur les projets de l’organisation WikiLeaks d’« un ami commun » et nie plus généralement toute collusion entre la campagne Trump et la Russie, appliquant à cette occasion l’une de ces recettes : « Ne rien admettre, tout nier, contre-attaquer » (Stone’s Rules: How to Win at PoliticsBusiness, and Style).

Mais les tweets sont têtus :

« Je suis totalement confiant que @wikileaks et mon héros Julian Assange informeront bientôt le peuple américain #LockHerUp – Roger Stone, 3 octobre 2016. »

Stone a depuis aggravé son cas aux yeux du procureur Robert Mueller. Il a en effet poussé un de ses contacts à mentir sur leurs échanges, ce qui lui vaut d’être inculpé pour parjure et subornation de témoins. Enfin, il lui est reproché d’avoir publiquement dialogué sur Twitter avec Guccifer 2.0, le hacker qui a revendiqué le piratage du parti démocrate, et d’avoir évoqué, toujours sur Twitter, des révélations imminentes de la part de WikiLeaks quelques jours avant la publication par l’organisation de mails piratés sur la boîte du président de la campagne Clinton, John Podesta.

Robert Mueller, lui, est resté silencieux depuis le début de son enquête, assemblant une à une les pièces du puzzle sur les ingérences russes dans la présidentielle de 2016. Il a procédé à une trentaine d’inculpations et à plusieurs condamnations. Tout Washington s’interroge sur les éléments dont il dispose. Rien ne permet de dire aujourd’hui s’il a établi l’existence de liens de connivence entre le Kremlin et l’équipe de Donald Trump.

Après 20 mois d’investigations, « l’enquête Mueller est proche de sa conclusion », a déclaré le 28 janvier le ministre de la justice par intérim Matthew Whitaker. Elle est aussi très proche de son cœur de cible, Donald Trump lui-même ! Celui-ci, très énervé de voir ses proches tomber l’un après l’autre dans l’escarcelle du procureur, a répliqué après la condamnation de Manafort dans un tweet dénonçant une nouvelle fois une « chasse aux sorcières » :

« Robert Mueller est devenu hors de contrôle, il fait un mal IMMENSE à notre système judiciaire. »

« Le tribunal est l’un des endroits où les faits gardent leur importance », lui a par avance répondu la juge Amy Berman Jackson, laissant entendre que ce n’est pas le cas de la Maison Blanche, où fleurissent les « alternative facts ».

L’arrestation et l’inculpation de Roger Stone sont un élément clé du puzzle de Robert Mueller, mais elles constituent aussi l’épilogue théâtral d’une ère politique dont Stone est le symbole et le révélateur. De Nixon à Trump, avec quelques éclipses, Stone est un prisme à travers lequel on peut lire la transformation de la politique américaine, sa « dé-démocratisation », comme l’écrit Wendy Brown dans son essai Les habits neufs de la politique mondiale, (éditions Les Prairies Ordinaires, Paris, novembre 2007).

Roger Stone à sa sortie du tribunal, à Washington, le 1er février 2019. © REUTERS/Jim BourgRoger Stone à sa sortie du tribunal, à Washington, le 1er février 2019. © REUTERS/Jim Bourg

Ainsi, lorsqu’à l’aube du 25 janvier, les forces du FBI, constituées de 29 agents en tenue de combat tactique, et une flotte de 4×4 équipés de gyrophares ont encerclé la maison de Roger Stone à Fort Lauderdale, en Floride, devant les caméras de CNN, elles ne se bornaient pas à débusquer un suspect dans l’affaire WikiLeaks. Elles assiégeaient un fantôme, un revenant qui officie dans les coulisses de la politique américaine depuis près d’un demi-siècle. CNN ne s’y est pas trompée, qui, prévenue sans doute par quelque indiscrétion, avait posé sa caméra dans la rue en face de la villa de Stone, une heure avant l’arrivée du FBI.

Arrêté puis remis en liberté contre une caution de 250 000 dollars, Stone a plaidé non coupable devant un tribunal fédéral de Washington, puis est sorti triomphant, avec ses éternelles lunettes rondes, son costume rayé, son nœud papillon et les bras en V comme son surmoi nixonien, faisant face à la cohue de ses opposants et de ses partisans qui brandissaient des pancartes « Sale traître » et des drapeaux russes, mais aussi des pancartes « Roger Stone n’a rien fait de mal ».

« Drain the swamp » ?

Fasciné par Nixon, Stone entre en politique à 20 ans. Il participe à sa campagne pour un deuxième mandat et restera proche de lui jusqu’à sa mort en 1994. Cet homme de l’ombre, spécialiste des coups bas et des campagnes de désinformation, est un véritable « marqueur » de l’histoire politique américaine des 50 dernières années, de ses côtés obscurs, de ses dérives et de son rapport trouble à la vérité.

Il n’a jamais joué les premiers rôles comme James Carville, Karl Rove ou David Axelrod auprès des présidents Clinton, Bush et Obama. C’est un éternel outsider, qui doit se réinventer à chaque décennie. En 1996, alors qu’il conseillait le candidat républicain à la Maison Blanche Bob Dole, Stone avait vu sa carrière dérailler quand son tabloïd préféré, le National Enquirer, avait affirmé, photo à l’appui, qu’il avait passé avec sa femme des petites annonces échangistes. « Une dame chaude et insatiable et son mari au corps musclé, recherchent des couples similaires avec des muscles exceptionnels. » Les annonces, assorties de photos de Stone et de sa femme en tenue suggestive, visaient des athlètes et des militaires, tout en dissuadant les candidats présentant une surcharge pondérale. Stone démentit, mais il fut contraint de démissionner de la campagne de Dole. Quelques années plus tard, il reconnut en être l’auteur en affirmant, bravache : « Je suis un libertaire et un libertin. »

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De l’affaire du Watergate, dont il fut à 20 ans le plus jeune inculpé, à celle du Wikigate, qui lui vaut sa dernière mise en examen, il a trempé dans tous les mauvais coups de la vie politique : lobbying, campagne négative, corruption, trafic d’influence, invention des « super PAC », complot, fraude électorale, tabloïdisation de la politique. Par ses vantardises et ses provocations, le flamboyant spin doctor « illumine », comme on le dit d’une scène de crime, la scène politique américaine. Il en dévoile le cynisme et la corruption.Ce qui pourrait être son héritage politique le plus durable réside dans le rôle qu’il joua dans l’élection de G. W. Bush en 2000, à l’issue de l’opération de recomptage des voix en Floride. Plusieurs milliers de manifestants, pour la plupart pro-Bush, s’étaient rassemblés pour que le recomptage soit arrêté. « J’ai installé mon centre de commandement à un pâté de maisons du centre de Clark, dans First Street. J’avais des talkies-walkies et des téléphones portables, et j’étais en contact avec nos collaborateurs dans l’immeuble. » Dans le documentaire Get Out Roger Stone diffusé par Netflix, Roger Stone raconte en détail comment il a provoqué l’interruption du recomptage des votes.

Les événements du centre Clark sont désormais connus sous le nom de « l’émeute de Brooks Brothers », mais « la plupart des gens là-bas étaient des gens […] attirés [par lui] sur les lieux ». La foule est entrée dans les locaux, bousculant les agents et créant la confusion, ce qui a mis un terme au recomptage et permis à la Cour suprême de proclamer la victoire de G. W Bush.

Dans les années 1980, Stone a participé à l’essor des comités d’action politique (« Political Action Committees » ou « PAC », avec leur variante XXL « super PAC ») qui ont fait pleuvoir des centaines de millions de dollars dans les campagnes électorales. Car ces comités peuvent recueillir en toute légalité des fonds pour financer les campagnes politiques. Ce procédé, qui permet de contourner les plafonds de dons imposés aux partis et aux candidats, a contribué à inonder le marché politique de liquidités et à enrichir une armée de lobbyistes et d’intermédiaires.

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Une corruption dénoncée en 2015 par Gary Hart, le favori des primaires démocrates américaines à l’élection de 1988, qui dut renoncer à ses ambitions présidentielles après que sa relation extraconjugale avec une ancienne Miss eut été révélée par les journalistes du Miami Herald (voir le film The Front Runner, sorti en France le 16 janvier).Dans un article du Time du 26 juillet 2015, Gary Hart alertait l’opinion contre la corruption qui menaçait selon lui les principes fondateurs de la démocratie américaine.

« Il y a eu des scandales financiers d’un genre ou d’un autre au cours de l’histoire de notre pays. Cependant, jamais le gouvernement des États-Unis ne s’était systématiquement consacré à des intérêts particuliers, à des positions réservées, à des contrats parallèles, à des échanges de votes et à des accords privilégiés d’un genre ou d’un autre. »

Gary Hart mettait en cause non pas de simples dérives mais un système qui combinait des coûts de campagne époustouflants, des contributions politiques, des comités d’action politique, des commissions versées pour accéder aux élus ou aux gouvernants. « Le mot clé, affirmait-il, ce n’est pas la corruption, c’est l’accès. »

En cofondant, après la victoire de Reagan, la société de consulting Black, Manafort, Stone & Kelly, Roger Stone et ses comparses peuvent se vanter d’avoir inventé une forme décomplexée de trafic d’influence, en ouvrant leur carnet d’adresses d’élus à des clients peu recommandables : hommes d’affaires proche du président philippin Ferdinand Marcos, de Mobutu Sese Seko, le dictateur du Zaïre, ou les rebelles de l’Unita en Angola…

« L’armée de lobbyistes, qui a commencé relativement modestement au milieu du XXe siècle, a connu, écrit Gary Hart, une expansion rapide et s’est transformée en gros bataillons de cabinets d’avocats et de lobbyistes de droite et de gauche. Et cette industrie gargantuesque accueille à présent les anciens membres de la Chambre et du Sénat, ainsi que leur personnel. Et ils deviennent tous fabuleusement riches. » C’est ce que Trump pendant sa campagne appelait « le marais », qu’il s’engageait à drainer s’il était élu.

« Drain the swamp ! » Un sommet de cynisme, puisqu’il était entouré de ceux qui avaient créé le marais. Selon OpenSecrets.org, une organisation qui surveille les activités des groupes d’intérêt, il s’est dépensé 3,34 milliards de dollars en lobbying en 2017. De plus, les grandes firmes sur K Street à Washington, qui emploient 11 444 lobbyistes, continuent de faire pression sur les politiciens du Congrès. Au lieu de s’assécher, le marais s’étend depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, avec l’aide de ses propres troupes.

« Si la vie est une performance, soyez le costume »

Mais Roger Stone n’en a cure. Pour lui, « la politique est un divertissement » et « la seule chose pire que d’avoir tort, c’est d’être ennuyeux ». Lorsque vous ennuyez les électeurs en ne disant rien de nouveau et en ne prenant aucun risque public avec des idées audacieuses ou des propositions qui bousculent le statu quo, les électeurs ennuyés ont tendance à chercher ailleurs des idées et des candidats qu’ils trouvent intéressants. « Il vaut mieux être tristement célèbre que pas célèbre du tout. »

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Depuis les années Nixon, Stone n’a pas seulement intégré la dimension spectaculaire de la politique, il l’a élevée au rang d’un populisme de marché, un cocktail politique qui mélange, selon Michael D’Antonio, un des biographes de Trump, « culture populaire, patriotisme et une idéologie pro-business au sein d’un système de croyances ».« Si la vie est une performance, soyez le costume. » Sur les 140 règles du livre, 54 concernent ouvertement les vêtements. Règle n° 30 : « Un costume bleu foncé bien coupé est nécessaire pour toute représentation publique où la crédibilité et l’autorité sont essentielles. » Stone a longtemps traité – et évoqué – sa garde-robe comme étant un élément clé du théâtre de sa vie en politique. Célèbre pour son penchant pour les costumes sur mesure à double boutonnage. Il a une fois plaisanté en prétendant qu’il avait plus de chaussures qu’Imelda Marcos.

Stone est un performeur de l’âge post-politique, un artefact qui a fini par triompher dans la sous-culture de masse, porté par les réseaux sociaux et la téléréalité. Il a trouvé son heure avec la campagne de Trump, qu’il incitait à se présenter depuis les années 1980. C’est un inspirateur plutôt qu’un acteur des campagnes. Le soupçon sur le lieu de naissance d’Obama, c’est lui. L’inventeur du mur avec le Mexique, c’est encore lui. Le slogan contre Hillary Clinton, « Lock her up », toujours lui.

Dans le documentaire diffusé sur Netflix, il est filmé entouré de sa femme, de ses chiens et chats et de sa vieille mère âgée de 91 ans, qu’il compare à la mère de Tony Soprano, un compliment on imagine ! Lorsqu’on lui demande pourquoi il s’est installé à Miami, Stone cite Somerset Maugham : « C’est un endroit ensoleillé pour les personnes douteuses. Je me suis bien intégré. »

Stone est un maître du détournement. Il s’est employé depuis 30 ans à recycler la vie démocratique en cirque fellinien, avec pour seul principe la marchandisation de la vie politique. Rien n’est plus profitable que le spectacle de la dévoration politique, le vertige de sa déception et de son embaumement en objet warholien.

La désinformation en Amérique est une entreprise profitable. Même le fait d’être inculpé constitue pour Stone une occasion de booster la notoriété de sa marque. La publicité d’un affrontement juridique avec Mueller offre la possibilité de tirer parti du marché florissant des médias pro-Trump. Et le profit à tirer de cette activité repose sur les récits alternatifs racontés par les partisans du président. Interdit par la juge de commenter publiquement l’instruction de son dossier, Stone est allé jusqu’à soutenir devant le tribunal que cette entrave constituait une « violation de [son] droit à participer à la conversation nationale ».

Avec ses costumes flamboyants et ses implants capillaires, Roger Stone cultive une image de méchant caricatural. Il aime jouer les provocateurs et s’est taillé en presque 50 années une réputation de roi des coups bas. L’insulte est caractéristique de l’usage que Stone fait des réseaux sociaux et des médias. Il conseille toujours de jeter le discrédit sur son adversaire, plutôt que d’accréditer son propre candidat, attisant la violence des supporters et misant sur le clivage, plutôt que sur le rassemblement.

L’agressivité, la menace y sont d’autant plus fréquentes que Stone ne cherche pas à provoquer l’empathie mais l’antipathie, non pas l’adhésion mais le clivage : insultes, tacles, fakehoax… Les « like » des réseaux sociaux devraient être remplacés pour lui par des « hate », car « la haine est un moteur plus puissant que l’amour » (Stone’s Rules: How to Win at PoliticsBusiness, and Style).

En avril 2016, alors que Stone est accusé de diffuser des ragots sur l’infidélité conjugale supposée de Ted Cruz, le principal rival de Trump pour l’investiture, le journaliste de Politico Glenn Trush lui demande s’il est un « ratfucker », littéralement un « baiseur de rats », c’est-à-dire un magouilleur. La réponse ne se fait pas attendre : « En fait, j’ai vu quelques-unes des femmes avec lesquelles Ted Cruz est accusé de fricoter. Je pense que s’il y en a un qui baise des rats, c’est lui. »

Le jour de l’entrée en fonctions de Trump, Stone apprend la mort de Wayne Barrett, un journaliste d’investigation du Village Voice, auteur d’une longue enquête sur lui. L’épitaphe qu’il lui consacre sur Twitter est sans ambages : « Wayne Barrett était un morceau d’excrément humain se faisant passer pour un être humain. Va pourrir en enfer, connard. »

Quand son intermédiaire avec WikiLeaks, un certain Randy Credico, passe aux aveux sous la pression du procureur Mueller, il se voit gratifier par mail du même traitement peu amène : « Tu es un rat, un traître, tu poignardes tes amis dans le dos. Prépare-toi à mourir. »

Ses insultes ont fait son succès dans les médias. Mégalomane invité sur les plateaux pour ses provocations, il est devenu un chroniqueur omniprésent dans certains médias de l’Alt Right. À l’annonce de la victoire de Trump, il sablait le champagne sur le plateau d’Infowars, le média du conspirationniste Alex Jones.

« L’élection de 2016 a été la première lors de laquelle les médias dominants ont perdu leur monopole sur la couverture de la politique américaine, écrit-il. De plus en plus d’électeurs vont s’informer sur des médias alternatifs chaque jour plus vigoureux, dont les exigences journalistiques sont supérieures à celles des grandes chaînes et des mastodontes du câble. »

Le fleuve de l’oubli, un Léthé américain

Depuis ses premiers pas sous Richard Nixon, Roger Stone n’a pas changé. Il a identifié l’efficacité de l’anti-élitisme. L’appel à la majorité silencieuse. Nous sommes le parti de l’ouvrier.

Stone vit et pense dans l’univers du Parrain, la trilogie de Coppola, dont le tournage s’est étendu des années 1970 aux années 1990, la période la plus active de son activité de consultant et de lobbyiste. À l’univers du Parrain, Stone emprunte non seulement ses figures, qu’il imite jusqu’à l’outrance, mais surtout son affichage de la puissance.

Stone est un homme de l’emprunt. Son goût pour le clinquant de parvenu, ses Jaguar, qu’il exhibe comme des conquêtes féminines, son ambiguïté sexuelle et son échangisme notoire, révélé par les tabloïds, l’ont condamné à n’être qu’un conseiller de l’ombre et jamais un officiel. Il vit dans un univers autoréférentiel, habité par ses propres mythes.

Veut-il inciter un de ses contacts à démentir ses aveux, c’est une image du Parrain 2 qu’il emprunte, l’invitant à « faire un “Frank Pentangeli” », en référence à un kapo de la famille Corleone qui avait démenti au procès ses propres déclarations. Le monde de Stone est immuable. Les décennies s’envolent, les dynasties se perpétuent. Ce qui a fait sa fortune, c’est « l’univers mythique » dans lequel il évolue et qu’il a réussi à crédibiliser. Une certaine persistance de codes, de règles qu’il a rassemblés dans son livre, Stone’s Rules: How to Win at Politics, Business, and Style.

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Après l’élection d’Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie, Jean Baudrillard a écrit un texte intitulé Carnaval et cannibale, qui éclaire avec une décennie d’avance la logique à l’œuvre dans l’élection de Donald Trump. « Nous sommes en pleine mascarade, là où la politique n’est plus qu’un jeu d’idoles, et de marketing. »Mais derrière cette mascarade, Baudrillard décelait une stratégie politique de grande envergure qui dément nos éternelles illusions démocratiques.

« En élisant Schwarzenegger (ou encore dans l’élection truquée de Bush en 2000), dans cette parodie hallucinante de tous les systèmes de représentation, l’Amérique se venge à sa façon du mépris dont elle est l’objet. C’est par là qu’elle fait la preuve de sa puissance imaginaire, car dans cette fuite en avant dans la mascarade démocratique, dans cette entreprise nihiliste de liquidation des valeurs et de simulation totale, plus encore que sur le terrain de la finance et des armes, nul ne peut l’égaler, et elle aura longtemps plusieurs longueurs d’avance. »

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Selon Baudrillard, l’hégémonie ne s’affirmait plus seulement par l’exportation des techniques, des valeurs et des idéologies, mais par l’extrapolation universelle d’une parodie de ces valeurs. Il soulignait la puissance symbolique de la dérision et de la profanation des valeurs, « cette impiété totale d’un peuple qui fascine tout le monde, vulgarité phénoménale, d’un univers (politique, télévisuel) enfin ramené au degré zéro de la culture ». Mais qui est aussi le secret de l’hégémonie mondiale… « Je le dis sans ironie, et avec 
admiration : c’est ainsi, par la simulation radicale, que l’Amérique domine le reste du monde, à qui elle sert de modèle. »Au soir de son mandat, Barack Obama a confié à ses plus proches collaborateurs la leçon que lui inspirait la victoire imprévue de Donald Trump : « L’histoire n’avance pas en ligne droite mais en zigzag. » Encore avançait-elle, selon lui. Pour la romancière et essayiste Joan Didion qui a observé pendant trois décennies la vie politique américaine dans ses chroniques de la New York Review of Books et du New Yorker (réunies dans Political fictions, Random House USA Inc), elle ne fait pas seulement des zigzags, elle régresse et le commentateur de la vie politique se trouve condamné à accomplir une tâche « sisyphéenne ».

« Ce qui semblait clair à un moment de l’histoire disparaît de la mémoire collective, et le processus politique n’en finit pas de s’effondrer sur lui même au cours de cycles d’information et de commentaire qui emportent tout sur leur passage, dans ce qui est devenu notre rivière nationale, le Léthé. » Le fleuve de l’oubli, une temporalité dépourvue de qualité narrative, une éternité mythique qui fige toute vie en symbole.

Roger Stone. © ReutersRoger Stone. © Reuters

Ce fleuve de l’oubli charrie bien des choses depuis les années 1970. Des photos d’escort girls providentielles, des registres de comptes de campagne et des bordereaux de recomptage de votes, des procès verbaux d’interrogatoires, des listes de cambrioleurs surpris dans la nuit, une robe tachée de sperme, des pièces à conviction enfermées dans des sacs en plastique, des disparitions inexpliquées, des sextapes, des menaces de morts, des voitures qui explosent au bon moment ou s’enfoncent lentement dans un lac avec une passagère à bord qui se noie, des dynasties présidentielles, des mafias politico-financières, des complicités inavouables et des tentatives de chantage, des matchs de baseball légendaires entre l’équipe des Giants à celles des Dodgers (New York, 1951), des procédures d’impeachment, des expertises balistiques, des scènes de crime avec des silhouettes au sol tracées à la craie, des pièces à conviction engluées dans le formol ou enfermées dans des sacs en plastique comme des déchets contaminés, des figures de cire translucides, figées pour toujours dans un ciel hollywoodien, J. Edgar Hoover, Frank Sinatra, Marilyn Monroe… 26 secondes du film d’Abraham Zapruder, 26 volumes du rapport Warren…

Tout se passe comme si la vie politique n’avait à sa disposition qu’un répertoire limité auquel elle empruntait ses figures imposées. Est-ce pour cela qu’il y a dans la culture américaine autant de romans et de films inspirés de la vie politique ? Peut-être observent-ils ce grand fleuve d’oubli en train de déferler entre les rives du réel et de la fiction, tentant d’en capter les reflets ou d’en retenir les déchets.

Est-ce pour cela que les évènements et les hommes politiques s’acharnent à leur ressembler, pressés de s’inscrire dans cet horizon mythique que leur offre la réalité américaine ? Ce sont les questions restées sans réponse qui produisent les récits complotistes. Le décryptage compulsif devient le mode opératoire du soupçon. Avènement d’une ère du soupçon post-orwellienne fondée non plus sur la censure et le contrôle de l’information, mais au contraire sur l’inflation narrative et la fausse monnaie des fake news.

Dans son roman Libra consacré à l’assassinat de J. F. Kennedy, Don De Lillo prête au cerveau de l’attentat ces pensées : « Nous construirons des théories qui luiront telles des idoles de jade, de fascinants systèmes bâtis sur des hypothèses révélant élégamment leurs multiples facettes. Nous suivrons la trajectoire des balles pour remonter à ces hommes vivants qui se tenaient dans l’ombre, des hommes réels qui gémissent dans leurs rêves. »

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