Au Maroc, le bâillon de la prison: Les stades et les réseaux sociaux sont de plus en plus utilisés comme tribune de contestation sociale. Pour s’être indigné sur Facebook de la mort d’une étudiante mitraillée par la marine nationale alors qu’elle fuyait sur une embarcation vers l’Espagne, un jeune Marocain croupit en prison.

Au Maroc, le bâillon de la prison

 PAR 

Au Maroc, les stades et les réseaux sociaux sont de plus en plus utilisés comme tribune de contestation sociale. Pour s’être indigné sur Facebook de la mort d’une étudiante mitraillée par la marine nationale alors qu’elle fuyait sur une embarcation vers l’Espagne, un jeune Marocain croupit en prison.

Le 25 septembre dernier, Hayat Belkacem, 19 ans, mourait en mer au large de Gibraltar. Assassinée à l’arme automatique par la marine royale de son pays : le Maroc. Assassinée avec ses rêves, son Coran, sa crème solaire et quelques pièces en euros alors qu’elle tentait de sauver sa peau en ralliant, sans document de voyage, l’Espagne si proche dans une embarcation blindée de migrants.

Sa mort à l’aube de tous les possibles a indigné le Maroc qui s’est brutalement remémoré ses pires années de plomb. Et Hayat, « la vie » en arabe, enfant de Tétouan, étudiante en droit, père ouvrier, mère sans emploi, a été hissée au rang de martyre. Martyre de l’immigration clandestine dans un pays redevenu l’une des principales portes d’entrée de l’eldorado européen mais avant tout, martyre d’un royaume des inégalités sociales qui n’a à offrir à sa jeunesse que la misère, le chômage ou l’exil à ses risques et périls.

Copie du passeport de Hayat Belkacem. © le deskCopie du passeport de Hayat Belkacem. © le desk

Dans tout le pays, des manifestations ont éclaté, rythmées par ces slogans : « Le peuple veut savoir qui a tué à Hayat », « Nous te vengerons Hayat ! ». Particulièrement au nord, à Tétouan, la ville de Hayat, perle du Rif, où « Los Matadores 2005 », les ultras du MAT (Moghreb Athletic Tétouan), le club de football local, se sont faits les premiers porte-voix de la colère et de la douleur, rappelant ainsi combien les stades sont aujourd’hui une des dernières tribunes de contestation dans le Maroc répressif de Mohammed VI.Trois jours après le drame, juste avant le match contre le Kawkab de Marrakech où ils couvriront l’hymne national de sifflets, ils ont appelé à se vêtir de noir et à défiler « en signe de protestation contre la politique d’oppression du Makhzen [le régime – ndlr]contre son peuple, et dont Hayat est victime » au son de « le peuple veut renoncer à la nationalité », « Viva España ». Un affront au pouvoir alors que ce dernier avait levé depuis seulement quelques mois les interdictions de stade qui pesaient sur les ultras marocains depuis les violences de 2016 et le décès de deux supporters du Raja Casablanca.

Sur les réseaux sociaux, où la colère déferle encore plus massivement à l’abri de la répression policière, les appels des ultras de Tétouan à manifester « pour Hayat » ont été largement relayés tant la jeune femme incarne cette génération sacrifiée des 15-34 ans, sans avenir, qui représente un tiers de la population. Soufiane Al Nguad est de ceux-là. Il a partagé instantanément l’événement sur sa page Facebook. Parce qu’il aurait pu être Hayat. Chaque année, des centaines de milliers de Marocains tentent la traversée du détroit, en embarquant dans un go-fast ou une patera vers l’Espagne, la nouvelle terre promise. Malgré la probabilité de finir dans le cimetière de Gibraltar, engloutis par les eaux…

À 32 ans, la vie de Soufiane Al Nguad ressemble à celle de n’importe quel jeune marocain, entre galères et frustrations, rage et désespoir. Sur sa page Facebook, cette fin septembre, il fustige le « silence des partis politiques », applaudit l’initiative des ultras de Tétouan qu’il ne fréquente pas et appelle à rejoindre la manifestation « pour Hayat ».

Soufiane Al Nguad.Soufiane Al Nguad.

Il croupit aujourd’hui en prison pour cela. La justice marocaine l’a condamné en octobre dernier à deux ans de prison ferme et une amende de 20 000 dirhams (1 850 euros) pour avoir appelé à manifester en mémoire de Hayat, mitraillée à mort, « encourager à prendre part à une manifestation non autorisée ». La peine a été réduite à un an cette semaine en appel.Mais c’est encore « un verdict abusif, inique, inacceptable » pour les ONG qui, depuis sa première condamnation, font pression pour obtenir sa libération. « Soufiane Al Nguad n’a rien à faire en prison car il n’a rien fait de répréhensible. Il a appelé à se joindre à une manifestation qu’il n’a même pas organisée en solidarité avec une femme innocente, injustement tuée ! Le dossier est vide. Ils l’ont chargé pour faire bonne mesure d’insultes au royaume », dénonce Ahmed Benchemsi de Human Rights Watch.

Pour cet ancien journaliste, fondateur du magazine TelQuel et de feu Nichane, qui a éprouvé le régime marocain dans toutes ses intimidations et qui vit aujourd’hui aux États-Unis, « Soufiane Al Nguad est un nouvel exemple de la répression en cours. Il a été arrêté préventivement. C’est tombé sur lui mais cela aurait pu être un autre. Ce n’est même pas un leader mais un citoyen lambda ! Un modus operandi est en train de se dessiner. Ils n’ont pas d’autres réponses à la colère sociale que d’arrêter les gens ».

« Au Maroc, désormais, toute velléité de contestation sociale est matée en faisant un exemple », poursuit Ahmed Benchemsi. En témoignent les deux derniers grands mouvements sociaux réclamant plus de justice sociale et du travail à Al Hoceima dans la région du Rif et à Jerada dans l’Oriental, violemment réprimés. Leurs militants et sympathisants ont été arrêtés en masse, emprisonnés et condamnés à des peines allant jusqu’à vingt ans de prison.Dans un pays où le foot fait l’objet d’une passion de tous les excès, le pouvoir de mobilisation d’un groupe d’ultras donne des sueurs froides au régime. Quatorze supporters du club de Tétouan, âgés de 18 à 23 ans, arrêtés en marge de la manifestation pour Hayat, ont d’ailleurs écopé en octobre dernier d’un à dix mois de prison pour « outrage au drapeau national », « manifestation non autorisée » et « destruction de biens publics et privés ».

Pourtant, malgré la peur, la répression, le rétrécissement des espaces de liberté, les voix ne se laissent pas bâillonner. Si descendre dans la rue est dangereux, les stades et les réseaux sociaux sont de plus en plus utilisés comme espaces d’indignation. Il faut écouter « Fi bladi Dalmouni », le chant viral et bouleversant posté sur Youtube fin septembre par les supporteurs du Raja Casablanca, et vu près de deux millions de fois, pour mesurer le désespoir de la jeunesse marocaine, « maltraitée », « méprisée », « déjà morte ».

« Dans ce pays, chante la foule, on vit dans un nuage sombre / On ne demande que la paix sociale (…) Ils nous ont drogués avec le haschich de Ketama / Ils nous ont laissés comme des orphelins / À attendre la punition du dernier jour (…) Vous avez volé les richesses de notre pays / Les avez partagées avec des étrangers / Vous avez détruit toute une génération… »

Un verrou a comme sauté dans le royaume, laissant circuler une colère généralisée. Même la figure du roi, sacrée, est frontalement attaquée au côté du Makhzen honni sur les réseaux sociaux ou même dans les médias. Ce n’est plus une ligne rouge. À l’image de cet homme qui, questionné par un journaliste sur cette obsession de fuir sa terre pour l’Europe, répond : « Puisque le roi vit pratiquement à l’étranger, détient des fonds et des propriétés à l’étranger, se soigne à l’étranger… Pourquoi poser la question aux pauvres laissés-pour-compte. »

Publicités

Une réflexion sur “Au Maroc, le bâillon de la prison: Les stades et les réseaux sociaux sont de plus en plus utilisés comme tribune de contestation sociale. Pour s’être indigné sur Facebook de la mort d’une étudiante mitraillée par la marine nationale alors qu’elle fuyait sur une embarcation vers l’Espagne, un jeune Marocain croupit en prison.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s