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Emmanuel Macron retente le coup de la campagne présidentielle

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Pour son « grand débat », le président de la République renoue avec les codes et les promesses de sa campagne de 2017, comme si rien ne s’était passé depuis deux ans. L’exercice a surtout pour objectif « de faire descendre la pression ». Le renouveler a beau enthousiasmer ceux qui y avaient cru la première fois, tout laisse à penser qu’il conduira au même résultat.

Les images ont tourné en boucle sur les chaînes d’information en continu. On y voit Emmanuel Macron, stylo à la main, noter avec attention ce que les maires du département de l’Eure d’abord, puis ceux du Lot quelques jours plus tard, sont venus lui dire. Au bout d’un moment, le président de la République se lève à son tour. Entouré de centaines d’élus locaux sagement assis, il répond point par point à chaque sujet soulevé. Des heures durant et jusque tard dans la soirée, il déroule ses politiques pour mieux réaffirmer la nécessité de les prolonger, en prenant tout de même soin d’accorder quelques maigres concessions – sur les 80 km/h par exemple – qui seront par la suite commentées à l’envie.

Dès le 15 janvier, jour de lancement du fameux « grand débat » à Grand-Bourgtheroulde, ministres et membres de la majorité ont applaudi à l’unisson la prestation du chef de l’État et la « qualité des échanges » qu’il a pu avoir avec les édiles de tous horizons. Bon nombre d’éditorialistes leur ont emboîté le pas, multipliant les adjectifs – « combatif »« pugnace »« déterminé »« offensif » – pour mieux saluer le « retour » en bras de chemise du champion de 2017, que l’on disait cloîtré à l’Élysée depuis le début du mouvement des « gilets jaunes ». En termes de communication, ses équipes ne peuvent que se réjouir du succès apparent de l’exercice, lequel sera amené à se répéter au cours des deux prochains mois.

Rencontre avec les élus du Lot, le 18 janvier, à Souillac. © ReutersRencontre avec les élus du Lot, le 18 janvier, à Souillac. © Reuters

Emmanuel Macron avait annoncé, le 10 décembre, qu’il rencontrerait lui-même « les maires de France, Région par Région, pour bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la nation »« Le maire est l’alter ego local du président », explique l’un de ses conseillers. C’est donc à travers lui – et les caméras de télévision qui accompagnent chacun de ses déplacements – que le chef de l’État escompte s’adresser aux Français. Début février, les élus des DOM-TOM seront invités à l’Élysée. Le reste du temps, Emmanuel Macron sillonnera les Régions françaises, à l’exception de la Corse, pour recueillir un maximum de « doléances », mais surtout pour montrer qu’il n’a « aucun tabou » et qu’il « reste à l’écoute ».

Si l’exercice est amené à évoluer sur la forme, aucune rencontre avec des gilets jaunes n’est pour l’heure prévue. « Dans l’état de tension actuel, il est difficile d’apaiser en direct avec les gilets jaunes », affirme le même conseiller. Or « le débat est pensé comme un moment d’apaisement. Le leitmotiv du président, c’est de faire descendre la pression ». Dans la perspective non avouée de retrouver un peu d’air, à quelques semaines seulement des élections européennes du 26 mai.

Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que l’opposition dénonce la « mascarade » de ce « grand débat » et évoque, comme l’a fait le maire La France insoumise (LFI) de Grabels (Hérault), René Révol, qui a assisté à la rencontre de Souillac, « un moyen pour M. Macron de faire campagne, parce qu’on est dans une campagne électorale, en utilisant les moyens de l’État »« Le président Macron promet du changement, mais en vérité il s’offre un tour de France aux frais du contribuable à trois mois des élections européennes », s’est également agacé le député Les Républicains (LR) Éric Ciotti lors de ses vœux.

Sur Twitter, sa collègue de LFI, Danièle Obono, tout comme le parti centriste UDIprésidé par Jean-Christophe Lagarde, ont eux aussi soulevé la question de l’équité du temps de parole. « A priori, les propos tenus par le président de la République, en raison de leur contenu et de leur contexte, pourraient être considérés comme relevant du débat politique national, et à ce titre, être décomptés, en application de la délibération du 22 novembre 2017 relative au principe de pluralisme politique dans les services de radio et de télévision », a d’ailleurs indiqué le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) à France Info.

Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, regrette bien entendu une « fausse polémique »« Emmanuel Macron n’est pas en campagne. Car il n’est pas président de LREM [La République en marche – ndlr], mais président de tous les Français », a-t-il assuré dimanche, sur Europe 1. Quelques jours plus tôt, il expliquait en outre à Mediapart que, sur la forme, les prestations du chef de l’État ressemblent davantage aux « rencontres citoyennes » que l’ancien ministre de l’économie avait organisées début 2016 – ici à Amiens (Somme) –, alors qu’il n’était pas encore officiellement candidat à la présidentielle, qu’aux meetings de la campagne qui s’est ensuivie.

Sitôt leur mouvement créé, les macronistes de la première heure avaient lancé une « grande marche » destinée à établir un « diagnostic » exhaustif en vue du scrutin de 2017. Ce « diagnostic » avait ensuite fait l’objet de plusieurs restitutions, mises en musique par Emmanuel Macron en personne, à l’automne 2016, à l’occasion de trois meetings donnés à Strasbourg (Bas-Rhin), au Mans (Sarthe) et à Montpellier (Hérault). On retrouve dans chacun des discours prononcés à l’époque les mêmes alertes aujourd’hui répétées par les maires qui ont participé aux deux premières rencontres du « grand débat ». S’y replonger jette une lumière crue sur la façon dont le président de la République a exercé le pouvoir depuis bientôt deux ans, en faisant tout le contraire de ce qu’il prônait alors.

Critiquant « la confiscation des débats par les appareils eux-mêmes », le chef de l’État souhaitait à ce moment-là « résorber [le] déficit démocratique » en « impliquant directement et continûment nos concitoyens »« Le temps de l’adhésion, ce n’est pas simplement celui du vote et de la représentation », affirmait-il le 4 octobre 2016, à Strasbourg, jugeant « indispensable de valoriser les responsables politiques, syndicaux, associatifs » et « primordial de saluer leur engagement, parce que nous avons besoin en effet de ces corps intermédiaires, des syndicats, des partis ».

Mais en écartant du chemin de ses réformes tous ceux qu’il considérait comme des « éléments bloquants », à commencer par ces corps intermédiaires sur lesquels il promettait de s’appuyer, et en poussant à son paroxysme la logique présidentialiste des institutions de la Ve République, Emmanuel Macron n’a fait que dégrader davantage encore l’« hygiène démocratique » qu’il promettait de retrouver. Ceux qui, comme le patron de la CFDT Laurent Berger, y avaient cru à l’époque, sont aujourd’hui échaudés. « À un moment donné, ce gouvernement, s’il considère […] qu’il aura la réponse tout seul, il se met le doigt dans l’œil », a d’ailleurs indiqué le responsable syndical sur France Inter, le 5 janvier, regrettant de ne plus avoir eu de contact avec le président de la République depuis mi-décembre.

« Si ça ne marche pas, il ne terminera pas son mandat »

Pendant un an et demi, Emmanuel Macron n’a pas non plus tiré les leçons de ce qu’il énonçait au Mans, le 11 octobre 2016, sur la fracture sociale et le creusement des inégalités. « Depuis dix ans, le pouvoir d’achat n’a pas augmenté, parce que 8 millions de nos concitoyens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, rappelait-il à l’époque. Comment demander à celles et ceux qui sont dans ces situations ou à la frontière, de prendre des risques ? De dire : c’est formidable, on vit dans un monde où tout change, vous avez plein d’opportunités. » Loin de réduire les inégalités, la politique économique et budgétaire menée depuis le début du quinquennat les a en réalité accentuées, comme l’avait documenté l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), début 2018.

« L’injustice, elle est ensuite entre celles et ceux qui choisissent leurs emplois et ceux qui vont le subir », soulignait ce même jour de 2016 celui qui, une fois élu, allait expliquer à un jeune horticulteur qui se plaignait de ne pas trouver d’emploi dans son domaine qu’en « traversant la rue », il pourrait aisément décrocher un contrat dans l’hôtellerie, les cafés, la restauration ou le bâtiment. Lui qui assurait encore à l’époque que « les temps »et « les citoyens » exigeaient non pas une « société individualiste », mais bien une « société de choix », n’a eu de cesse, depuis son élection, de survaloriser la figure du héros, pour qu’elle se fonde dans sa conception libérale du monde, où la prise de risque individuelle l’emporte sur la responsabilité collective.

 © Reuters© Reuters

Sans grande surprise, rares sont les soutiens d’Emmanuel Macron à reconnaître que ce dernier a trahi ce qu’il défendait pendant la campagne présidentielle. D’ailleurs, arguent-ils, la cohérence du chef de l’État est telle qu’il ne fait aujourd’hui que répéter ce qu’il énonçait déjà à l’époque. Le problème, c’est qu’il le fait comme si rien ne s’était passé depuis. Comme si personne n’avait noté que sa façon d’exercer le pouvoir n’a pas grand-chose à voir avec la « révolution » qu’il promettait d’engager.

Pour justifier la nécessité non pas de repartir en campagne sur un nouvel élan, mais bien de rejouer celle-ci sur le même registre, certains, à l’instar de Benjamin Griveaux, pointent du doigt la difficulté de traduire concrètement les politiques publiques engagées, à cause de la lenteur du processus législatif et de la mise en place administrative des décisions adoptées. « Nous devons aller sans doute encore plus loin dans le changement, être beaucoup plus radicaux dans nos méthodes, dans nos manières de faire, dans notre style, nous devons aller au bout de l’envie de changement des Français car c’est cette envie qui nous a portés au pouvoir », avait d’ailleurs affirmé le porte-parole du gouvernement en pleine crise des gilets jaunes.

Dans l’entourage très proche du président de la République, d’autres concèdent que ce dernier s’est laissé « enfermer » dans des logiques anciennes, qui l’ont coupé du terrain. « Nous n’avons pas tiré toutes les conclusions de la campagne présidentielle », reconnaît l’un de ses interlocuteurs réguliers, en s’agaçant, sous le couvert de l’anonymat, contre Matignon, Bercy et « certains de l’Élysée », dont la vision est jugée trop « technocratique »« Nous avons besoin de repasser par cette phase de rencontres pour prendre conscience de la gravité de la situation et du poids des choses », poursuit le même homme, persuadé que ce retour aux sources entraînera inévitablement des changements à l’issue de la consultation, dans l’équipe élyséenne comme au gouvernement.

Sur le fond pourtant, Emmanuel Macron le dit et le répète : il ne changera pas de politique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a d’emblée fermé la porte aux deux revendications récurrentes des gilets jaunes que sont le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF) et le référendum d’initiative citoyenne (RIC). C’est aussi pour cela que la plupart des questions qu’il a posées dans sa « Lettre aux Français » épousent sa politique économique et sociale et ne font que reprendre, côté institutionnel, les pistes qui figuraient déjà dans sa réforme en trois volets. S’il consent à écouter de nouveau les « doléances » de chacun, le chef de l’État reste convaincu que les conclusions qu’il avait tirées de son « diagnostic » de 2016 sont les bonnes. Il ne cherche donc pas de solutions : il les a déjà trouvées.

Renouveler le même exercice a beau enthousiasmer ceux qui y avaient cru la première fois, tout laisse à penser qu’il conduira au même résultat. Campé sur ses positions, le président de la République n’a d’autre choix que de retenter le coup. Mais le risque est grand, si l’on en croit certains de ses proches. « Si ça ne marche pas, il ne terminera pas son mandat », souffle un poids lourd du mouvement, qui aimerait pousser Emmanuel Macron à repartir « chercher des compromis pour trouver un point d’équilibre ». Parmi les premiers marcheurs, certains s’inquiètent en effet du caractère bancal des forces politiques à l’œuvre depuis le début du quinquennat, rappelant que le centre-gauche est censé être la « pierre angulaire » de la Macronie, et qu’il reste d’ailleurs majoritaire au parti et à l’Assemblée nationale, tandis que le centre-droit et la droite gouvernent.

Les dernières décisions du chef de l’État – qu’il s’agisse de la loi anticasseurs inspirée par les sénateurs LR ou de la mise en avant des thématiques liées à l’immigration et à la laïcité dans le « grand débat » – ne sont pas de nature à rassurer tous ceux qui, au sein de la majorité, continuent de croire au « en même temps » originel, qui portait selon eux une vision sociale et progressiste. L’optique des élections européennes, où le Rassemblement national (RN) est régulièrement annoncé en tête, poussent d’autres membres de cette même majorité à plaider en faveur d’annonces permettant de séduire l’électorat conservateur, en enterrant définitivement cette promesse « et de droite et de gauche ».La crise des gilets jaunes a fait ressurgir les sensibilités politiques de cet équipage hétéroclite qu’est LREM. Et c’est la raison pour laquelle les avis divergent quant aux solutions qui permettraient d’en sortir. Le « grand débat » doit servir, selon Benjamin Griveaux, à « faire atterrir les idées politiques de chacun ». Mais puisque ces idées ont « atterri » il y a deux ans déjà, cet exercice a surtout pour objectif de ressouder les troupes autour d’Emmanuel Macron et de lui permettre de retrouver un peu de l’aura de la campagne de 2017. Avec une difficulté supplémentaire et non des moindres : le « déjà-vu » est rarement profitable en politique.

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