Gilets jaunes: les armes de l’escalade policière! Emploi quasi systématique, et non réglementaire, lanceurs de balles de défense (LBD) suisse Brügger & Thomet et grenades GLI-F4 pour disperser Gilets Jaunes. Technique Armée Israélienne Gaza blessures systématiques manifestants.

 

Gilets jaunes: les armes de l’escalade policière

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Selon un document obtenu par Mediapart, le directeur central des Compagnies de sécurité (CRS) a bien ordonné le déploiement de policiers armés de fusils d’assaut lors des manifestations du 12 janvier. Une militarisation qui va de pair avec l’emploi quasi systématique, et non réglementaire, des lanceurs de balles de défense (LBD) et des grenades GLI-F4 pour disperser les gilets jaunes. Voici le panorama des armes utilisées et de leurs conséquences.

Et soudain, on a vu des CRS armés de fusils d’assaut. Le 12 janvier, de courtes vidéos postées par les gilets jaunes sur Twitter montrent des policiers empoignant le fusil HKG 36 sur les avenues qui convergent vers l’Arc de triomphe. L’arme de guerre de fabrication allemande, en dotation de plusieurs unités de la police nationale depuis les attentats de 2015, n’a pas lieu d’être employée dans les opérations de maintien de l’ordre. Et pourtant.

Lundi, questionnée par Libération, la préfecture de police a confirmé que « plusieurs services de police ainsi que des CRS étaient porteurs de fusils HKG36 » à l’arrivée de la manifestation. « Dans un contexte de menace terroriste toujours très élevé, les services de police ne sauraient ignorer ce risque en portant un équipement inadapté », a-t-elle fait savoir.

L’une des photos prises par les manifestants samedi 12 janvier et diffusées sur Twitter. © DRL’une des photos prises par les manifestants samedi 12 janvier et diffusées sur Twitter. © DR

En réalité, selon un document obtenu par Mediapart, ce dispositif a été explicitement déployé, sur instruction de la direction centrale des CRS, « compte tenu du contexte des violences constatées à l’encontre des forces de l’ordre », à « l’occasion des dernières manifestations de gilets jaunes sur le territoire national ».

Dans un télégramme adressé, le 10 janvier, à toutes les directions régionales des CRS, le directeur central Philippe Klayman donne pour instruction à l’ensemble des unités engagées dans les opérations de maintien de l’ordre samedi 12 janvier, et aux commandants d’unité, « de pré-équiper un Bot [un « binôme observateur tireur » – ndlr],en capacité de se déployer immédiatement en cas de nécessité et sur ordre ».

« Chaque commandant veillera à sécuriser les unités engagées en MO [maintien de l’ordre – ndlr] par le déploiement systématique de 2 HKG 36 par unité avec équipement balistique ad hoc pour les porteurs », précise le télégramme. Questionné sur les raisons de ce déploiement hors norme, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à Mediapart.

Le télégramme adressé par le patron des CRS à toutes ses unités le 10 janvier © DRLe télégramme adressé par le patron des CRS à toutes ses unités le 10 janvier © DR

Par deux fois responsable de la sécurité des campagnes présidentielles de Jacques Chirac (en 1995 et 2002), passé par les cabinets de Jean-Louis Debré (1996-1997) et de Jean-Pierre Raffarin (2002-2006), le patron des CRS, par ailleurs ancien commando marine dans la réserve, soutient l’idée d’une « militarisation » des Compagnies républicaines de sécurité.

Il a été entendu. Face à la mobilisation des gilets jaunes et aux affrontements qui ont émaillé les samedis de manifestations, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a fait le choix de l’escalade.

Un choix perceptible à travers plusieurs décisions tactiques, comme le déploiement, courant décembre, des véhicules blindés de la gendarmerie aux abords de la place de l’Étoile. Ou l’engagement de « forces mobiles », en principe dédiées à l’interpellation, mais se consacrant en réalité à la dispersion des manifestants par l’emploi des grenades explosives – les GLI-F4, dites « assourdissantes », qui contiennent une charge de TNT – et des lanceurs de balles de défense (LBD) qui ont fait un grand nombre de blessés depuis le 24 novembre.

Début décembre, le ministère de l’intérieur avouait, dans un élan de transparence, avoir employé 1 193 projectiles en caoutchouc, 1 040 grenades de désencerclement et 339 grenades GLI-F4 durant la seule journée du samedi 1er décembre. Il n’a plus rendu publiques ces données depuis.

Vendredi 11 janvier, dans une interview à Brut, Christophe Castaner a averti « ceux qui appellent aux manifestations » et « qui savent qu’il y aura de la violence », qu’ils auront « leur part de responsabilité », et prévenu les manifestants « où il y a de la casse d’annoncée » qu’ils seraient « complices de ces manifestations-là ».

Le ministre a surtout acté et revendiqué l’évolution des stratégies du maintien de l’ordre telles qu’elles étaient mises en œuvre par ses prédécesseurs à Paris. Généralement « statique », l’ancienne méthode visait à « cantonner territorialement » les « manifestations violentes » pour qu’elles « s’épuisent ». La méthode retenue par Castaner et le gouvernement vise désormais à être « plus direct », plus « opérationnel ». Et à aller au contact pour interpeller et disperser.

Alors que le ministre de l’intérieur a déclaré mardi n’avoir « jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant », il fait déjà l’objet d’une plainte déposée par un blessé grave, Antoine Boudinet, qui a perdu une main, victime d’une grenade GLI-F4 à Bordeaux. Et il pourrait se voir reprocher ses directives par d’autres blessés touchés par des grenades ou des tirs de LBD.

Selon un décompte récent réalisé par Libération, les opérations policières ont fait 94 blessés graves chez les gilets jaunes, dont 69 par des tirs de LBD, et 14 qui ont perdu un œil. En six semaines, ce bilan est supérieur à celui des dix dernières années d’usage des LBD et des flashball en France. Le patron de la police nationale, Éric Morvan, a précisé vendredi que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) avait reçu 200 signalements et qu’elle était saisie de 78 dossiers par le parquet.

Contacté par Mediapart, le Défenseur des droits Jacques Toubon a fait savoir que « 25 réclamations [étaient] actuellement en cours de traitement dont certaines concernent des groupes de personnes », et que « parmi ces saisines, 12 invoquent des tirs de lanceurs de balles de défense »« Le Défenseur des droits ne s’exprimera pas publiquement, a précisé le service de presse de l’organisme. Cependant, sa position, au vu des événements actuels, reste inchangée un an après la publication de son rapport sur le maintien de l’ordre qui avait relevé les évolutions de stratégies du maintien de l’ordre et ses dangers et souligné les difficultés liées à la formation et à l’usage des armes de forces intermédiaires. »

Les policiers en civil interviennent avec ces armes de façon complètement individuelle

En décembre 2017, le Défenseur des droits avait recommandé « d’interdire l’usage des lanceurs de balle de défense dans le cadre d’opération de maintien de l’ordre », ainsi que la conduite d’une étude sur l’usage des armes dites de « force intermédiaire » (LBD, mais aussi grenades GLIF4 et de désencerclement).

La comptabilité, pour l’instant non définitive, des blessés lors des mobilisations des gilets jaunes montre à quel point la riposte policière a été aveugle. Le 24 novembre, cinq personnes sont touchées grièvement par des tirs de LBD, et trois par des grenades GLI-F4. Le 1er décembre, quinze personnes ont été blessées grièvement par des tirs de LBD, et trois par des grenades.

Durant la semaine qui suit, cinq lycéens ont été touchés par des projectiles en caoutchouc lors de rassemblements à proximité de leurs établissements scolaires. Le 8 décembre, le nombre de victimes touchées grièvement par des tirs s’élève à vingt, dont trois qui ont perdu un œil. Cela continue en décembre avec trois victimes le 15 et sept le 29, puis en janvier avec six victimes le 5 et dix le 12. Un nombre indéterminé de manifestants ont subi des tirs qui les ont blessés moins grièvement.

Le ministre de l'intérieur Christophe Castaner dans « Télématin », le 20 novembre. © DRLe ministre de l’intérieur Christophe Castaner dans « Télématin », le 20 novembre. © DR

Si le bilan est aussi lourd, c’est qu’il découle d’une doctrine – « plus directe »« plus opérationnelle » –, celle du ministre. « C’est un véritable problème, remarque un haut fonctionnaire parisien, observateur de plusieurs journées de décembre. Les policiers, surtout les civils, interviennent avec ces armes “intermédiaires” de façon complètement individuelle. Il n’y a aucun contrôle de ce qu’ils font. »

Ces interrogations ont fini par atteindre la hiérarchie policière. Mardi, le patron de la police nationale Éric Morvan s’est fendu d’un télégramme de rappel des règles d’usage des LBD, a révélé France 3. Le préfet demande aux policiers « de veiller rigoureusement au respect des conditions opérationnelles » de cette arme.

En décembre 2017, le préfet de police de Paris Michel Delpuech avait annoncé dans un courrier au Défenseur des droits « avoir pris la décision d’interdire l’usage du LBD 40 dans les opérations de maintien de l’ordre, au regard de sa dangerosité et de son caractère inadapté dans ce contexte ». Et il l’avait effectivement « interdit » aux unités de maintien de l’ordre de la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC), tout en l’autorisant aux unités de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP).

  • Les armes de la police française

En 2013, deux types de lanceurs de balles en caoutchouc se disputaient encore la première place dans la panoplie des forces de sécurité françaises. Le LBD 40, produit par la firme suisse Brügger & Thomet sous l’appellation GL06, était au coude à coude avec le Flashball Superpro, un produit français sorti de l’armurerie Verney-Carron.

3 215 exemplaires de Flashball équipaient encore police et gendarmerie, contre 3 083 LBD 40. Le remplacement progressif des Flashball a permis au Suisse de devenir premier fournisseur, bien que les chiffres ne soient pas communiqués par le ministère de l’intérieur. Verney-Carron indique avoir encore 4 000 unités en circulation – équipant des unités de police nationale, gendarmerie, mais aussi de police municipale.

Joint par Mediapart, le fournisseur de LBD, Karü Brügger, estime que son arme est « l’idéal […] pour les policiers confrontés à des émeutes »« Techniquement, nous sommes les meilleurs, assure-t-il. Notre grand avantage, c’est la facilité de l’entraînement. En trois minutes, vous l’avez fait. Et l’utilisation est très simple. » Brügger & Thomet a récemment décroché le marché d’équipement des gardes-frontières américains.

Le Flashball et le LBD n’ont en réalité pas les mêmes « performances » ni la même vocation. « La portée du Flashball n’est pas supérieure à 10 mètres, il a une puissance de feu moindre, son tir est imprécis, mais c’est une arme destinée à faire face à des situations de légitime défense, ou de menace vraiment imminente, explique Fabien Jobard, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des questions de maintien de l’ordre. Le LBD a un paradoxe, c’est qu’il compense l’imprécision par une plus grande puissance de tir, et à courte distance, il est d’une puissance redoutable. »

Le LDB a une « distance d’intervention » de 10 à 50 mètres. Il dispose d’un canon rayé pour guider le projectile, d’un viseur (un « désignateur d’objectif électronique »), et il est d’ailleurs classé dans les armes de première catégorie (armes de guerre), contrairement au Flashball qui a un canon lisse.

Les projectiles sont aussi différents : alors que le Flashball, dont l’utilisation a occasionné aussi son lot de blessés graves, tire des balles en caoutchouc, le LDB envoie des demi-sphères en caoutchouc sur un socle en plastique. Ce qui n’empêche pas la société suisse de prétendre que ses projectiles sont « entièrement sûrs même à distance rapprochée » : « pas de pénétration dans la peau, pas de fractures de côtes ou de lésions internes ».

Une contre-vérité flagrante, quand on voit la gravité des blessures infligées en réalité. Le règlement d’emploi du LBD établi par le ministère de l’intérieur précise d’ailleurs « les risques lésionnels plus importants en deçà de 10 mètres ».

Guillaume Verney, le directeur de Verney-Carron qui se proclame « faiseur de fusils depuis 1650 » et qui a déposé la marque Flashball dans les années 90, supporte assez mal que le nom de son produit soit couramment utilisé pour désigner les tirs de LBD, spécialement quand ils font des blessés sérieux.

« Le Flashball n’est surtout pas utilisé en maintien de l’ordre, plaide-t-il. Dans sa doctrine d’emploi, il n’a jamais été préconisé dans la gestion de foule. Les CRS n’ont d’ailleurs jamais été dotés de Flashball. Le problème du tir dans la foule, c’est que les gens bougent. »

C’est ce qu’avait souligné le Défenseur des droits dans son rapport : « Au cours d’une manifestation, où par définition les personnes visées sont généralement groupées et mobiles, le point visé ne sera pas nécessairement le point touché et la personne visée pourra ne pas être celle atteinte »

Le règlement d’emploi du LBD signale que si l’arme peut être utilisée « lors d’un attroupement » en cas de « violences ou de voies de faits »« le tireur doit s’assurer que les tiers éventuellement présents se trouvent hors d’atteinte ». Il doit prendre en compte la mobilité de la personne visée. Enfin il « vise de façon privilégiée le torse, ainsi que les membres supérieurs ou inférieurs »« La tête n’est pas visée », dit le règlement.

Ces dernières semaines, les trois quarts des gilets jaunes touchés par des tirs de LBD l’ont été à la tête.

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