Au Gabon, le putsch raté révèle l’incapacité du président Bongo à gouverner

Au Gabon, le putsch raté révèle l’incapacité du président Bongo à gouverner

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Des militaires ont tenté de faire un coup d’État au Gabon, lundi matin. De quoi ajouter de l’instabilité à un contexte institutionnel déjà fragile, alors que le président Ali Bongo Ondimba, malade, est hors du pays depuis la fin du mois d’octobre.

Lundi, pour la première fois depuis que la famille Bongo Ondimba est au pouvoir au Gabon, soit depuis 1967, quelques militaires ont pris, à Libreville, le contrôle de la Radio-télévision gabonaise (RTG), un média public, pour appeler la population à se soulever.

Dans une déclaration, diffusée en boucle par la RTG entre 4 heures et 7 h 30 du matin, un commando de trois hommes en uniforme et en armes a demandé « à tous les jeunes des forces de défense et de sécurité et à toute la jeunesse gabonaise de se joindre » à eux.

Trois militaires prononcent une déclaration à la Radio-télévision gabonaise, le 7 janvier. © ReutersTrois militaires prononcent une déclaration à la Radio-télévision gabonaise, le 7 janvier. © Reuters

« Levez-vous comme un seul homme et prenez le contrôle de la rue », a dit Kelly Ondo Obiang, commandant-adjoint à la Garde républicaine (GR), une unité chargée de protéger la présidence. Ce lieutenant a aussi annoncé la création d’un « Conseil national de la restauration ». Sans doute est-ce son appel qui a poussé peu après des jeunes à manifester en mettant le feu à une voiture et des poubelles dans les alentours des locaux de la RTG.

L’opération a toutefois vite été stoppée : quelques heures plus tard, les autorités annonçaient que deux des putschistes avaient été tués et que huit autres avaient été arrêtés. « La situation est sous contrôle », assurait, dès la mi-journée, le ministre de la communication Guy-Bertrand Mapangou.

Les forces de sécurité sont tout de même restées déployées dans la capitale jusqu’au soir, et internet, coupé dans la matinée de lundi, n’a été rétabli que 24 heures plus tard.

Guy-Bertrand Mapangou a qualifié les mutins de « plaisantins » et dit que leur initiative n’était qu’un « feu de paille ». Au vu du déroulement des événements et en l’absence de plus d’informations, on peut en effet penser que les jeunes militaires ont mal pensé leur coup et s’interroger sur ce qu’ils espéraient réellement faire. Leur action n’est cependant pas anodine et a eu un effet immédiat : celui d’ajouter de l’instabilité à un contexte institutionnel déjà fragile, dû à l’absence prolongée du pays du président Ali Bongo Ondimba.

Ali Bongo Ondimba le 27 juillet à Johannesburg (Afrique du Sud). © ReutersAli Bongo Ondimba le 27 juillet à Johannesburg (Afrique du Sud). © Reuters

Ce dernier, âgé de 59 ans, a été victime d’un accident vasculaire cérébral le 24 octobre 2018, alors qu’il était en Arabie saoudite. Mais les autorités n’ont jamais reconnu la gravité de son mal : pendant plusieurs semaines, elles ont affirmé qu’il ne souffrait que d’une « fatigue sévère ». Puisque Ali Bongo Ondimba ne réapparaissait pas et que le gouvernement continuait à entretenir le flou, une partie de la population en est venue à penser qu’il était en réalité décédé.Ce n’est que début décembre que des preuves de vie du président ont été apportées avec la diffusion de quelques images de lui. Jusque-là hospitalisé à Riyad, il venait alors d’arriver au Maroc pour y poursuivre sa convalescence. Il était malgré tout difficile de se faire une idée précise de son état de santé tant les vidéos publiées étaient brèves.

Le 31 décembre, les Gabonais ont pu avoir une meilleure appréciation de la situation : dans une nouvelle vidéo, Ali Bongo Ondimba leur a présenté ses vœux de bonne année. Il a fait allusion à ce qui lui était arrivé : « Il est vrai que j’ai traversé une période difficile, comme cela arrive parfois dans la vie. (…) Aujourd’hui, comme vous pouvez le constater, je vais mieux et me prépare à vous retrouver très vite », y précisait-il.

Mais cette intervention télévisée n’a pas forcément rassuré : le chef de l’État n’a pas donné de précisions sur sa date de retour et est apparu affaibli, avec une élocution parfois difficile et une partie du visage comme figée. Les putschistes ont d’ailleurs fait référence à ce discours dans leur déclaration de lundi matin : il « a renforcé les doutes » sur la « capacité » du président « à continuer à assumer les lourdes chargées liés à la fonction de président de la République », a estimé Kelly Ondo Obiang, parlant d’un « spectacle désolant » et accusant « des conservateurs acharnés du pouvoir » d’avoir mis « en scène un malade dépourvu de plusieurs de ses facultés ».

Si la Constitution avait été appliquée, la vacance de la présidence de la République ou l’empêchement définitif de son titulaire aurait sans doute dû être constaté par la Cour constitutionnelle il y a plusieurs semaines. L’intérim aurait alors été assuré, comme le prévoit l’article 13, par la présidente du sénat, et une élection présidentielle aurait été organisée soixante jours au plus tard après la déclaration de la vacance.

Scandalisant l’opposition, la Cour constitutionnelle a choisi d’éviter ce scénario et a préféré ajouter, mi-novembre, un alinéa à l’article 13, afin d’introduire un nouveau concept, celui d’un « empêchement temporaire ». Dans un tel cas de figure, la Constitution indique désormais que « certaines fonctions dévolues » au président « peuvent être exercées » soit par le vice-président de la République, soit par le premier ministre. Aujourd’hui, ce sont donc Pierre Claver Maganga Moussavou, vice-président, et Emmanuel Issoze Ngondet, premier ministre, qui sont aux commandes du pays.

Mais l’opposition estime que cette situation n’est pas tenable. Fin décembre, 44 partis ont demandé l’instauration d’une période de transition de deux ans, avec un président et un gouvernement provisoires. Ils ont cependant peu de poids : le parti présidentiel, le Parti démocratique gabonais (PDG), a remporté largement des élections législatives organisées en décembre – un nouveau gouvernement doit être nommé cette semaine.

Il détient donc tous les leviers nécessaires pour décider de la suite des événements, même s’il est, en interne, en proie à de sérieuses luttes d’influence. Lesquelles se sont d’ailleurs intensifiées depuis l’absence du président et opposent des membres de sa famille (avec entre autres, son épouse, Sylvia Bongo Ondimba, dans un camp, et son demi-frère, Frédéric Bongo Ondimba, directeur des services spéciaux de la GR, et son cousin le général Grégoire Kouna, patron de la GR, dans un autre camp).

Au sein du PDG, aucune figure ne semble néanmoins se détacher et avoir d’assises suffisamment solides pour pouvoir prétendre assurer une potentielle succession de l’actuel chef de l’État.

C’est aussi le cas du côté de l’opposition, qui ne compte plus de grand leader. Jean Ping, qui revendique toujours la victoire à la présidentielle de 2016, peine aujourd’hui à mobiliser les foules. Toutefois, un certain nombre de Gabonais n’oublient pas la crise postélectorale qui avait suivi ce scrutin de 2016 et qui avait fait plusieurs morts. Ils estiment toujours qu’Ali Bongo Ondimba n’est pas légitime. Le lieutenant Kelly Ondo Obiang a ainsi évoqué, sur les antennes de la RTG, la « confiscation du pouvoir par ceux qui le 31 août 2016 ont fait assassiner nos jeunes compatriotes ».

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