Le « macronisme » — une extrême droite de notre temps

Le « macronisme » — une extrême droite de notre temps

Bien entendu, l’extrême droite au pouvoir en France passe son temps à réputer extrémiste l’amour de la patrie, nullement exclusif pourtant de celui de l’humanité = il n’évoque le patriotisme populaire, ici ou ailleurs, qu’à la façon d’un nationalisme « haineux », qu’il n’est bien entendu aucunement, fidèle en cela à la leçon de notre grande révolution. Ce sentiment simple n’est inaccessible à aucun Français = ma merveilleuse mère était sarde et l’éprouvait ; le père de ma femme, né à Moscou en juin 1917, nourrissait une profonde dilection pour la France.

Le « macronisme », vigoureusement épaulé d’ailleurs par sa fausse opposition « de droite », n’est nullement un centrisme, contrairement à ce que l’on a voulu faire croire au peuple ; il comprend, portés à incandescence, les trois caractères qui permettent à mon sens de classer une orientation politique à l’extrême droite = l’inégalitarisme le plus affiché ; l’idée d’un ordre naturel [ou divin] des choses [ces deux aspects, « droitiers », développés de façon véritablement extrémiste] ; la violence politique, couronnant, si l’on peut dire, d’un extrémisme dans les formes, l’extrémisme substantiel de l’idéologie [violence physique en particulier déchaînée désormais sans mesure, avec des conséquences épouvantables, parfaitement inconnues depuis l’époque de la décolonisation – des morts, des mutilés, des blessés innombrables, des gardes à vue sans motifs raisonnables et parfois rendues à dessein très dures, prolongées de façon injustifiable, des condamnés à des peines de prison hors de proportion, de nombreux manifestants devant être jugés seulement dans les mois qui viennent. Je pourrais ici – nul qui m’ait lu n’en doutera – écrire trois cents pages de chic ; je me contenterai de quelques mots [je m’en consens à peu près deux mille – sachant que je souhaite produire – en deux fois – une citation d’un peu plus de six cents], laissant chacun à ses propres méditations.

 

Inégalitarisme

Bien entendu, il est bien des façons de prétendre « justifier » les systèmes lourdement inégalitaires = par la race [nazisme ainsi], ou du moins « le sang » [idéologie nobiliaire ancienne, idéologie des castes – varnas et jatis – dans l’hindouisme], par le « mérite » prétendu, et supposément « individuel » [j’évoquai cet aspect cher à Lasch dans le dernier billet], par ce que j’appellerais l’allocation des supériorités par le marché aussi, réputée neutre et pourvoyeuse d’une justice comme immanente, etc.

Peu contesteront, j’imagine, que la justification ou le goût de l’inégalité, l’aspiration ou la résignation à celle-ci, sont des orientations « droitières ».

 

Ordonaturalisme

Un ordre naturel ou divin ai-je suggéré = un ordre, en tout cas, qui échappe à la volonté humaine – là est l’important.

J’avais écrit en 1985 un texte un peu rapide dans Le Débat, « La droite ou l’horreur de la volonté » [livraison n° 33 ; texte repris dans mon recueil Révolution et Contre-révolution au XIXe siècle, Paris, Albatros, 1987, pp. 53-68]. Je me contenterai ici de mentionner les titres de ses principales sections, lesquels suffisent pour comprendre mon propos = « Contre-révolution et antivolontarisme » ; « Maistre contre le constitutionalisme délibéré » ; « Hayek contre le constructivisme ». Ce petit texte avait retenu l’attention de quelques-uns du fait du caractère provocateur mais, avaient-ils jugé, plutôt persuasif de l’argument, à un moment où, d’ailleurs, la pensée libérale prenait un nouvel et vigoureux essor [quelques années, notons-le, avant l’effondrement de l’Union soviétique, lequel allait permettre la conversion de la pensée en politiques à une échelle à laquelle nul n’eût pu songer au milieu des années quatre-vingt, en dépit de l’écho considérable rencontré par l’action de Ronald Reagan – 1981-1989 – et de Margaret Thatcher – 1979-1990].

J’évoquai, vers la fin du récent billet sur Christopher Lasch [à propos, comme le présent billet, du passionnant – et, s’il s’agit de mon sentiment, enthousiasmant – mouvement des Gilets Jaunes], « un nouveau “despotisme de la raison” arrimé à une pseudo science comme naturelle de la société ». Les lecteurs avaient certainement relevé le recours à la fameuse expression physiocratique, au sein d’une conception d’ensemble qui justifiait le « despotisme éclairé ».

Le Mercier de la Rivière, L'ordre naturel....png

Voici de brefs développements parmi les plus saisissants de la « secte » [l’abbé Galiani – qui savait choisir ses termes – évoquait même une « secte d’illuminés »], tiré du livre fameux de Pierre-Paul Le Mercier de la Rivière, L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques [1767, ici première partie, chapitres XXII et XXIV, t. Ier, pp. 279 sq. – le texte ci-dessous est composé par moi avec des ciseaux afin de n’être pas trop long] =

[ch XXII] […] On a raison de s’élever contre le despotisme considéré tel qu’il a presque toujours été chez quelque nation ; mais le despotisme factice et déréglé, dont nous sommes effrayés à juste titre, & le despotisme naturel, tel qu’il est institué par l’ordre même, ne se ressemblent point […]. Qui est-ce qui ne voit pas, qui est-ce qui ne sent pas que l’homme est formé pour être gouverné par une autorité despotique ? Qui est-ce qui n’a pas éprouvé que sitôt que l’évidence s’est rendue sensible, sa force intuitive et déterminante nous interdit toute délibération ? Elle est donc une autorité despotique, cette force irrésistible de l’évidence, cette force qui pour commander despotiquement à nos actions, commande despotiquement à nos volontés. [souligné dans le texte]

Le despotisme naturel de l’évidence amène le despotisme social : l’ordre essentiel de toute société est un ordre évident ; & comme l’évidence a toujours la même autorité, il n’est pas possible que l’évidence de cet ordre soit manifeste & publique, sans qu’elle gouverne despotiquement.

C’est par cette raison que cet ordre essentiel n’admet qu’une seule autorité, & par-conséquent un seul chef : l’évidence ne pouvant jamais être en contradiction avec elle-même, son autorité est nécessairement despotique, parce qu’elle est nécessairement une ; & le chef qui commande au nom de cette évidence, est nécessairement despote, parce qu’il se rend personnelle cette autorité despotique.

S’il est incontestable que nous sommes organisés pour connoître l’évidence & nous laisser gouverner par elle ; s’il est incontestable que l’ordre essentiel de toute société est un ordre évident, il résulte de ces deux propositions, qu’il est dans les vues de la nature que le gouvernement social soit un gouvernement despotique, & que l’homme, en cela qu’il est destiné à vivre en société, est destiné à vivre sous le despotisme. […]

Il n’est point pour nous de milieu entre être éclairés par l’évidence ou être livrés à l’ignorance & à l’erreur. De-là, deux sortes de despotisme, l’un légal, établi naturellement & nécessairement sur l’évidence des loix d’un ordre essentiel, & l’autre arbitraire, fabriqué par l’opinion, pour prêter à tous les désordres, à tous les écarts dont l’ignorance la rend susceptible. […] le despotisme légal, qui n’est autre chose que la force naturelle & irrésistible de l’évidence, qui par conséquent assure à la société l’observation fidele & constante de son ordre essentiel, de son ordre le plus avantageux, est pour elle, le meilleur gouvernement possible, & l’état le plus parfait qu’elle puisse désirer […].

[ch XXIV] Quand le despotisme est légal, des loix immuables, dont la justice & la nécessité sont toujours en évidence, rendent la majesté du Souverain & son autorité despotique toujours présentes jusques dans les parties de son empire les plus éloignées de sa personne ; comme ses volontés ne sont que l’expression de l’ordre, il suffit qu’elles soient connues pour qu’elles soient fidélement observées ; & au moyen de l’évidence qui manifeste leur sagesse, il gouverne ses États, comme Dieu, dont il est l’image, gouverne l’univers, où nous voyons toutes les causes secondes assujetties invariablement à des loix dont elles ne peuvent s’écarter. […]

Ne nous attardons pas sur la trame philosophique à laquelle recourt, sans originalité en son temps, la physiocratie = un évidentisme dilatant sans mesure le cartésianisme et une théodicée de l’ordre, privilégiant le « simple » par rapport au « meilleur », et puisée chez le postcartésien Malebranche [placé en épigraphe, on relèvera que ce dernier est cité dès la page de titre], à quoi l’on ajoutera l’alors inévitable sensualisme postlockien – bref, l’usuel brouet philosophique des hautes Lumières françaises [il ne fut pas donné à tous les peuples, en ce temps, de produire un Leibniz, puis un Kant, ou même un Hume = nous avons excellé ailleurs – et, incapables de la révolution copernicienne, du moins fait basculer définitivement l’axe du monde avec la grande révolution].

Comprenons simplement le ridicule achevé d’entendre les certitudes physiocratiques – un peu déplacées, certes [la finance en place de l’agriculture en quelque sorte], mais pas dans leur forme pure – proférées par les bouches des muscadins de Larem [ignorants d’ailleurs de ce bégaiement de l’esprit puisque leur mépris affecté du peu de lettres des plus infortunés – accablés par la domination – ne semble pas les incliner à cultiver particulièrement celles-ci – ne parlons pas trop, par charité, du statut de philosophe dont se rehausse risiblement le chef de cette pauvre, mais fort méchante, équipe.]

 

Bien entendu, l’on m’objectera peut-être le rejet du « naturalisme » dans le domaine que l’on dit « sociétal » [dans une bonne partie des affaires de « genre » ainsi]. Mais, en dehors même du puissant argument clouscardien sur la transaction libérale-libertaire à laquelle se serait rangé le capitalisme contemporain, il ne me semble pas qu’il y ait de contradiction sous l’horizon purement économique que promeut le libéralisme contemporain = l’économique classique, telle qu’elle s’est développée en particulier à partir d’Adam Smith, est comprise comme une sorte de monadologie ; de l’agir de toutes les monades résulte [avec ou sans « main invisible »] un ordre de totalité qui est le meilleur qui puisse être ; c’est bien évidemment cette clef d’ordre unique qui compte, aucune autonomie, si l’on peut dire, ne se trouvant accordée au monde politique de la cité ou bien à la question éthique.

 

Violence politique

Je reprends un instant Le Mercier de la Rivière, au même livre, chapitre XXIV =

[…] ce Monarque [le despote légal] ne s’occupe plus que du bien […] ; la paix qui regne sans cesse dans son intérieur, répand au dehors ses douceurs inestimables ; plus elles se multiplient pour les autres, & plus elles se multiplient pour lui-même ; la garde qui l’environne, n’est qu’une décoration extérieure, & nullement une précaution nécessaire ; sa personne est par-tout en sûreté au milieu d’un peuple aussi riche, aussi nombreux, aussi heureux qu’il peut l’être ; il féconde, pour ainsi dire, par ses regards, les terres les plus ingrates ; il se rend personnel le bonheur  d’une multitude de sujets qui l’adorent, dans la persuasion qu’ils lui en sont redevables ; & l’abondance qui naît de toutes parts, ne se partage entre eux & lui que pour le rendre une source intarissable de bienfaits.

La garde qui l’environne, n’est qu’une décoration extérieure… 

Il semblerait qu’il y ait eu un bogue ! L’étonnant est que cela ne semble pas véritablement troubler nos gouvernants. Bien entendu, l’on peut aller répétant, comme le font beaucoup, que ces gens-là sont les chargés d’affaire du Capital, et qu’ils doivent accomplir leur mission sans faiblir ; je le crois assez moi-même ; mais je pense aussi qu’ils sont des « illuminés » à la façon que suggérait Galiani = ils croient dans leurs fantasmagories libérales.

Dès lors, la violence effrayante de leurs lois et décrets néo-libéraux [lesquels autorisent toutes les violences privées, surtout à l’encontre de ces neuf français sur dix qui n’ont aucunement les moyens d’accéder à armes égales à la justice], l’accablement de leur hideux mépris, la cruauté inouïe de leurs paroles, la frénésie atroce de la répression sanglante qu’ils ordonnent, et jusqu’à la violence extérieure d’une politique résolument néo-conservatrice [depuis 2007 il est vrai] deviennent intelligibles = il faut être un fou pour se dérober à l’évidence, et un pervers pour se rebeller contre de telles effusions de la bonté du despote – ah ! les méchants mutins, qui se rebellent contre l’évidence, qui rejettent l’ordre naturel ! = on les leur imposera à coup de knout, on les frappera jusqu’à ce qu’ils crèvent, on les rééduquera à la matraque, on leur cassera la tête à coup de flashball, on leur brûlera les poumons avec des gaz, on leur crèvera les tympans avec des grenades, on les jettera dans des cachots !

D’où, le 21 décembre, ces vœux invraisemblables – si profondément éloignés de toute lucidité – du président Macron =

Que certains prennent pour prétexte de parler au nom du peuple : mais lequel, d’où, comment ? Et n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse, s’en prennent aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c’est tout simplement la négation de la France.

D’où la reprise de l’antienne du maître par le petit Griveaux, à l’issue du premier conseil des ministres de l’année, le 4 janvier =

[Le mouvement des Gilets jaunes] pour ceux qui restent encore mobilisés, est devenu le fait d’agitateurs qui veulent l’insurrection et, au fond, renverser le gouvernement. […] Nous devons aller sans doute encore plus loin dans le changement, être encore plus radicaux [souligné de la voix] dans nos méthodes, dans nos manières de faire, dans notre style […].

 

Cherchera-t-on là la trace d’une pathologie collective de l’âme ? Faut-il discerner plutôt l’influence de l’abus d’excitants, comme beaucoup le suggèrent avec insistance ? Il appartiendra quelque jour, peut-être, à la Faculté de Médecine de se prononcer. En attendant, aveuglés par leurs illusions, se revendiquant d’une République que leur doctrine et leur action ne cessent de bafouer [car la dictature représentative fut le fait de la monarchie constitutionnelle, de la constitution de 1791, et non de la République, de la constitution de 1793], nos gouvernants répandent une douleur chaque jour plus poignante, et plus redoutable.

 

https://assasri.wordpress.com/2019/01/06/le-macronisme-une-extreme-droite-de-notre-temps/

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