Ventes d’armes à l’Egypte: la France est de nouveau mise en cause

Ventes d’armes à l’Egypte: la France est de nouveau mise en cause

 PAR FRANÇOIS HUME-FERKATADJI ET OLIVIA MACADRÉ

Alors que se tient le salon de l’armement au Caire, un document, reproduit dans une vidéo publiée par l’État islamique, semble indiquer que la France continuait de livrer des véhicules Renault Trucks Defense à l’Égypte après le massacre de Raba’a, qui a causé près de 1 000 morts civiles en 2013. Des engins régulièrement utilisés à des fins de répression interne dans un contexte dictatorial.

La source a de quoi surprendre les analystes qui planchent depuis plusieurs années sur les contours obscurs des contrats d’armements entre la France et l’Égypte. C’est un document diffusé par l’organisation de l’État islamique (EI) qui pourrait venir apporter une preuve de plus à leur dossier visant à démontrer « la légèreté », voire « la complicité » de la France dans « la pire crise des droits humains que connaît actuellement l’Égypte », selon l’ONG Human Rights Watch.

Une image provenant d’une vidéo de propagande diffusée le 13 novembre dernier par Wilayat Sinaï, la branche égyptienne de l’État islamique, contredit les explications de la ministre des armées Florence Parly s’agissant spécifiquement de la livraison de véhicules blindés Renault Trucks Defense (RTD) aux forces de sécurité égyptiennes.

Ce film de 43 minutes, intitulé La Juste Voie, des ténèbres à la lumière et partagé vial’agence de propagande Amaq, avait pour but initial de vanter la capacité de l’EI d’attirer dans ses rangs des déserteurs des forces de sécurité égyptiennes. Pour appuyer le propos, apparaissent à l’écran une quinzaine d’hommes, tous présumés morts. Abu Audi, ingénieur dans l’armée de l’air pendant neuf ans, Ahmed Mahmoud Ali Ibrahim, surnommé « Abu Adam », ancien officier devenu une figure prééminente de l’organisation, Khairat Samy al-Sobky, dit « Abu Ali », ancien membre des forces armées… Le groupe associe à chacun des papiers officiels lui ayant appartenu pour prouver son identité : cartes nationales d’identité et attestations en tout genre.

La vidéo donne une place particulière à cinq d’entre eux, présentés comme d’anciens policiers rattachés au ministère de l’intérieur, ayant fait défection au profit du groupe terroriste. Pour le prouver, l’organisation présente justement une attestation de formation, qui aurait été délivrée par RTD à l’un d’entre eux.

Le diplôme présenté atteste que le premier lieutenant Hanafy Gamal Mahmoud a « participé avec succès à la formation de pilotage et d’entretien » du Renault MIDS Troop lorsqu’il était encore un officier au ministère de l’intérieur. Et ce, en novembre 2013. Trois mois seulement après la dispersion sanglante des places de Raba’a et Nahda, qui a fait près de 1 000 victimes, majoritairement des sympathisants de l’ancien président islamiste Mohamed Morsi qui tentaient de s’opposer au coup d’État d’Abdel Fatah al-Sissi, actuel président égyptien.

Extrait de la vidéo de propagande "La Juste Voie, des ténèbres à la lumière", diffusée par l’EI en Égypte le 15 novembre 2018.Extrait de la vidéo de propagande « La Juste Voie, des ténèbres à la lumière », diffusée par l’EI en Égypte le 15 novembre 2018.

Le document est évidemment à prendre avec prudence, vu l’identité des propagandistes de la vidéo. Interrogés, Arquus (ex-RTD) et le cabinet de la ministre des armées Florence Parly ont refusé de répondre à nos questions.

Mais les sources sollicitées par Mediapart ne remettent pas en cause l’authenticité de l’attestation reproduite dans une argumentation qui n’avait pas pour but de dénoncer les ventes de matériels français. « Il n’y a pas de raison de penser que c’est un faux, estime ainsi une source de défense française. On leur apprend à conduire, pas à tuer. »

« Il n’y a pas de preuve définitive, mais il n’y a pas beaucoup de raisons pour que ce soit un faux diplôme, estime Oded Berkowitz, directeur régional du renseignement pour MAX-security, l’un des spécialistes les mieux informés sur le nord du Sinaï. On sait depuis longtemps que Wilayat Sinai, et d’autres groupes, ont eu, et ont toujours, des anciens des forces de sécurité dans leurs rangs. »

Un constat partagé par Amnesty International, qui a récemment un rapportdémontrant que des véhicules fabriqués en France par Renault Trucks Defense – société rebaptisée il y a peu Arquus, filiale du groupe suédois Volvo, mais bien de droit français – avaient été utilisés pour réprimer violemment la population entre 2012 et 2016.

« Cette formation est intervenue alors que le conseil des affaires étrangères de l’Union européenne venait d’adopter une décision, le 21 août 2013, aux termes de laquelle les États membres s’engageaient à réexaminer l’assistance qu’ils apportaient à l’Égypte dans le domaine de la sécurité », rappelle Aymeric Elluin, responsable de la campagne Armes et Impunité à Amnesty International France.

« Les transferts français de véhicules blindés sont contraires tant à la position commune de l’Union européenne, adoptée en 2008, qui régit le contrôle des exportations de technologies et d’équipements militaires, qu’au traité sur le commerce des armes que la France a récemment signé [en 2013 – ndlr] », poursuit Aymeric Elluin.

Florence Parly au salon Euronaval, au Bourget, le 23 octobre. © ReutersFlorence Parly au salon Euronaval, au Bourget, le 23 octobre. © Reuters

Interrogée sur les liens commerciaux qui existent entre la France et l’Égypte dans le secteur des équipements militaires, la ministre des armées Florence Parly s’est de nouveau défendue lors d’une auditionsur le budget 2019 devant la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat le 17 octobre dernier, en assurant que les armements livrés par la France étaient « destinés aux forces armées, pas aux forces de sécurité ».Le document publié par l’État islamique prouve pourtant le contraire, puisqu’il révèle que la formation de RTD a été dispensée à un officier appartenant aux opérations spéciales (SP-OP) du ministère de l’intérieur égyptien.

« Si l’Égypte a utilisé des matériels qui ont été exportés il y a longtemps, c’est-à-dire des véhicules qui étaient produits par Renault Trucks, contre ses populations civiles, ce n’est pas l’objectif qui était le nôtre », a contre-attaqué la ministre des armées, sous-entendant que les équipements ont été détournés à l’insu de la France.

Le MIDS est pourtant un « véhicule protégé conçu spécifiquement pour les missions de sécurité intérieure les plus exigeantes : maintien de l’ordre, intervention rapide, contre-terrorisme, transport de prisonniers », peut-on lire sur le site d’Arquus (ex-RTD), qui précise aussi qu’il « est utilisé par plusieurs forces de police et de sécurité en Europe, au Moyen-Orient et en Amérique latine ».

Vidéo de présentation du MIDS
Extrait du rapport d’Amnesty International. © DRExtrait du rapport d’Amnesty International. © DR

Autre problème : ces matériels n’ont pas non plus été livrés « il y a longtemps », comme la ministre tente de le faire croire. Leur transfert a continué au moins jusqu’en 2016. « La France a continué à exporter des véhicules blindés après 2013. Florence Parly ne répond pas à ce fait », tranche Aymeric Elluin. Une source militaire française, en poste au Caire, le confirme : « Oui, la France a continué à livrer des véhicules Sherpa et MIDS après 2013 et à former les agents égyptiens des forces spéciales sur ceux-ci. »

Le directeur général de RTD lui-même, Emmanuel Levacher, ne s’en cachait pas devant la commission de défense de l’Assemblée nationale le 27 janvier 2016 : « Nous avons livré à l’Égypte, client traditionnel, plus de 1 500 camions l’année dernière [en 2015 – ndlr] et nous menons actuellement des négociations portant sur d’autres matériels – camions, blindés légers, blindés moyens. L’année 2015 a été faste et l’année à venir se montre très intéressante en termes de conclusion de contrats. »

En juillet 2018, Claire Landais, la responsable du secrétariat général de la défense nationale (SGDSN), a indiqué lors d’une audition à huis clos à l’Assemblée nationale que les véhicules MIDS de Renault Trucks Defense n’étaient pas soumis au régime de contrôle à l’exportation de guerre ni à celui des biens à double usage.« Il nous a fallu trois ans pour obtenir cette information », déplore Elluin, d’Amnesty France. Dès lors, il semblerait que les MIDS et les formations sur ce type de véhicules ne fassent l’objet d’aucun contrôle à l’exportation, « ce qui est particulièrement préoccupant au regard de la situation en Égypte », s’inquiète le chargé de plaidoyer.

Véhicule MIDS portant la mention « Égypte ». © Photo publiée sur l’ancien site de Renault Trucks Defense, avant que la société ne se renomme Arquus.Véhicule MIDS portant la mention « Égypte ». © Photo publiée sur l’ancien site de Renault Trucks Defense, avant que la société ne se renomme Arquus.

Pourquoi un véhicule blindé de 14 tonnes, rapide, disposant de sabords de tirs latéraux et de différentes technologies de communication et de surveillance, n’est-il soumis à aucun contrôle ? Les ventes de ce type d’engins à une dictature féroce ne sont ainsi pas portées à la connaissance des parlementaires. « Qui savait au sein du Parlement qu’en pleine répression la France fournissait des véhicules blindés ? »s’interroge Aymeric Elluin.

Si les autorités françaises utilisent l’argument du non-contrôle pour se dédouaner de leur complicité dans la répression qui a cours en Égypte, elles sont a minima coupables de bienveillance tacite à l’égard de RTD et d’autres entreprises fournissant à l’Égypte des matériels utilisés contre la population civile.

Pour preuve, la ministre des armées Florence Parly était présente lundi au premier salon égyptien de l’armement, qui se tient au Caire du 3 au 5 décembre (EDEX). Trente-quatre entreprises françaises y tiennent un stand, dont, bien sûr, Arquus.

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