L’assassinat de Khashoggi: une bombe à retardement sous le trône de «MBS»

L’assassinat de Khashoggi: une bombe à retardement sous le trône de «MBS»

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En ordonnant la liquidation à Istanbul d’un journaliste gênant, le prince héritier saoudien a confirmé qu’il était bien le despote brutal et incontrôlable décrit par ses ennemis et certains de ses pairs. Il a aussi déclenché un scandale international désastreux pour l’image du royaume. Et entraîné son protecteur américain dans un échec diplomatique majeur.

Deux mois après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat de son pays à Istanbul, quelles sont les conséquences de cette sordide affaire d’État pour le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane (MBS), homme fort du royaume, considéré par la CIA comme le commanditaire du crime ? Pour l’instant, elles sont en apparence modestes. Son père, le vieux roi Salmane, lui a manifesté son soutien, le 19 novembre, dans son discours annuel devant l’assemblée consultative du Majlis al-Choura, tout en faisant l’éloge de l’appareil judiciaire saoudien, guidé par « la loi de dieu ».

25 octobre 2018. Devant l'ambassade d'Arabie saoudite en Turquie, hommage au journaliste Jamal Khashoggi. © Osman Orsal / Reuters25 octobre 2018. Devant l’ambassade d’Arabie saoudite en Turquie, hommage au journaliste Jamal Khashoggi. © Osman Orsal / Reuters

Quatre jours plus tôt, le procureur général du royaume avait indiqué que sur les vingt et un suspects identifiés par la justice, onze avaient été inculpés et que la peine de mort serait requise pour cinq d’entre eux. Allié historique de Riyad, Washington avait immédiatement annoncé que la justice des États-Unis prenait des sanctions contre dix-sept « responsables » saoudiens pour leur « responsabilité ou leur complicité » dans l’assassinat.Depuis cette annonce et la révélation des conclusions de la CIA établissant la responsabilité du prince, Donald Trump a cependant tenu à préciser que ce « crime épouvantable » ne mettait pas en péril l’alliance stratégique entre les États-Unis et le royaume. Après avoir avoué qu’il refusait d’entendre « l’horrible » enregistrement de l’assassinat du journaliste dont il disposait, le président américain a publié le 20 novembre un inhabituel communiqué de 633 mots, hérissé de points d’exclamation, dans lequel il affirme qu’« il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet événement tragique – peut-être, peut-être pas ! ».

Il énumère aussi, dans le même document, les raisons pour lesquelles les États-Unis entendent rester un partenaire inébranlable de l’Arabie saoudite : la lutte contre l’ennemi commun iranien, le combat contre le « terrorisme islamique radical », les achats d’armes américaines par le royaume, qui ont atteint un « montant record », la protection des intérêts des États-Unis et d’Israël dans la région et la stabilité des prix du pétrole, dont Riyad est le premier exportateur mondial.

Quatre jours après Washington, Berlin a annoncé, sans mentionner le rôle éventuel de MBS, que des sanctions – comprenant notamment l’interdiction d’accès à l’espace Schengen – seraient imposées à dix-huit citoyens saoudiens soupçonnés d’être impliqués dans l’assassinat de Jamal Khashoggi. Et que les contrats de ventes d’armes à Riyad, qui représentent 400 millions d’euros par an, étaient suspendus. Quarante-huit heures plus tard, après une désastreuse fausse manœuvre diplomatique de Jean-Yves Le Drian, pour retarder l’échéance, c’est la France, autre fournisseur régulier des armées saoudiennes, qui décidait d’adopter, à son tour, des sanctions contre dix-huit ressortissants saoudiens suspectés d’implication dans l’assassinat du journaliste. Toujours sans mentionner la responsabilité éventuelle du prince héritier, dont chacun sait, à l’Élysée comme au Quai d’Orsay, que rien ne se décide, dans le royaume sans – au moins – son aval, sinon son ordre exprès. Et sans évoquer les ventes d’armes françaises à Riyad, dont le montant, en 2017, a atteint 1,4 milliard d’euros, en progression nette par rapport aux années précédentes.

« Le meurtre de M. Khashoggi, souligne le Quai d’Orsay, est un crime d’une extrême gravité qui, de surcroît, va à l’encontre de la liberté de la presse et des droits les plus fondamentaux. La France demande que toute la lumière soit faite sur la manière dont un tel acte a pu être commis. Elle attend de la part des autorités saoudiennes une réponse transparente, circonstanciée et exhaustive. Elle se réserve de former, le moment venu, sa propre conviction. Elle rappelle son opposition, en tous lieux, et en toutes circonstances, à la peine de mort. » En d’autres termes : rien, à ce jour, ne permet aux dirigeants français de juger que MBS est impliqué dans l’assassinat de Jamal Khashoggi.

Apparemment conforté par la bénédiction paternelle, par cette complaisance spectaculaire de trois partenaires majeurs et le silence complice de nombre d’autres pays, obligés, clients ou fournisseurs, MBS s’est envolé à destination des Émirats arabes unis, du royaume de Bahreïn, de l’Égypte et de la Tunisie pour sa première tournée à l’étranger depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi. Avant de rejoindre mercredi dernier l’Argentine pour l’ouverture du G20. Comme si de rien n’était. C’est-à-dire comme si un homme qui lui déplaisait n’avait pas été tué, découpé à la scie de boucher, puis peut-être dissous dans de l’acide, dans les locaux diplomatiques saoudiens à Istanbul, le 2 octobre. Sur son ordre.

Et, chacun à sa façon, ses interlocuteurs de Buenos Aires, lui ont donné raison d’avoir fait le voyage. Car loin d’être ostracisé ou traité en paria par les chefs d’État et de gouvernement présents, MBS a pu regagner Riyad satisfait d’avoir fait sans dommage son grand retour dans l’arène diplomatique internationale.

Après avoir échangé une poignée de main très joviale avec Vladimir Poutine, il a pris place à côté de lui à la table ronde du sommet. Il a échangé des « plaisanteries » avec Donald Trump, comme l’a admis la Maison Blanche. Le président chinois Xi Jin Ping lui a confirmé qu’il « soutient fermement » les réformes engagées par le royaume. Et l’échange avec Emmanuel Macron, dont une caméra a capté les images et une partie des propos, n’a pas été de nature à gêner le prince.

Selon l’Élysée, le président français aurait demandé « d’associer des experts internationaux à l’enquête » [sur l’assassinat de Khashogggi] et aurait défendu « la nécessité d’une solution politique au Yémen ». Mais dans les fragments de l’échange – en anglais – qui ont été interceptés et qui circulent sur les réseaux sociaux, MBS, souriant, semble apaiser son interlocuteur : « Ne vous inquiétez pas », lui dit-il. « Mais je le suis, je suis inquiet », répond Macron qui ajoute : « Vous ne m’écoutez jamais ». Ce qui provoque une dénégation souriante de MBS : « Bien sûr que j’écouterai. » Avant de prendre congé, le président français semble tenir à rassurer le prince héritier : « Je suis un homme de parole », lui affirme-t-il, sans que l’on sache à quel engagement il fait allusion. On a vu des admonestations plus fermes…

En réalité, pourtant, derrière cet apparent retour à une forme de normalité diplomatique, c’est-à-dire de cynisme assumé, l’affaire d’État que constitue l’assassinat de Jamal Khashoggi est peut-être en train de se transformer, pour MBS, en bombe à retardement. Car elle vient confirmer les préventions de ceux qui redoutaient, à l’intérieur comme à l’extérieur du royaume, l’aventurisme et l’autoritarisme brutal, incontrôlé, du jeune prince. Et entamer sérieusement sa respectabilité et sa crédibilité d’homme d’État. Donc menacer ses projets d’avenir, à commencer par son accession au trône à la mort du souverain.

En fait, la rumeur circule déjà d’intrigues et de manœuvres, au sein de la cour, en vue de son remplacement dans l’ordre de la succession. Ou de son renversement s’il accède malgré tout au trône. Selon les observateurs assidus de la cour saoudienne, Mohammed ben Nayef (59 ans), ancien ministre de l’intérieur, spécialiste de la lutte antiterroriste, qui a été dépossédé du titre de prince héritier et relevé de toutes ses fonctions par MBS en 2017, aurait les faveurs de Washington pour assumer le pouvoir en cas de relève. Et un autre prince, Ahmed ben Abdelaziz (76 ans), qui ne passe pas pour un allié de MBS, serait récemment rentré de son « exil » à Londres, au cas où…

Réputé dans le royaume pour ses sources parmi les princes, le « tweetos » Mujtahid annonçait récemment que des proches du roi le pressaient d’écarter son fils du pouvoir dans l’intérêt du royaume. Même si cette issue demeure très hypothétique – du moins tant que le roi Salmane est vivant –, son évocation témoigne du climat de tension, voire d’hostilité qui règne, depuis des années, autour du prince et de ses initiatives. Tension et hostilité amplifiées désormais par le scandale international que constitue l’élimination d’un journaliste familier de la cour mais hostile au prince, qu’il ne ménageait pas dans ses articles du Washington Post.

Dès mars 2015 alors qu’il n’avait pas encore été désigné prince héritier et qu’il n’était, à 30 ans, que le plus jeune ministre de la défense de la planète, MBS avait déjà laissé libre court à l’hybris guerrier et à l’ultranationalisme paranoïaque qui semblent l’habiter et inquiéter aujourd’hui ses pairs. Hanté par l’obsession de contenir l’influence iranienne dans la région, il avait pris la tête d’une coalition militaire d’une dizaine de pays arabes pour soutenir le régime du Yémen contre la rébellion régionale des Houthis, qu’il jugeait influencés par Téhéran. Trois ans et demi plus tard, alors que l’opération « Tempête décisive » de MBS, jalonnée de bavures multiples contre les civils, a fait près de 10 000 morts, ravagé le pays et plongé dans la famine 14 millions de personnes, la coalition n’est toujours pas parvenue à vaincre la rébellion. Et Riyad a dû se résigner à accepter que l’émissaire des Nations unies, Martin Griffiths, engage la recherche d’une solution politique.

Ajouté à l’échec des groupes armés sunnites soutenus par le royaume en Syrie, où les forces de Damas et leurs alliés russes et iraniens contrôlent désormais la majeure partie du pays, le sanglant fiasco yéménite, dont MBS partage la responsabilité avec son mentor émirati Mohammed ben Zayed (MBZ), tout aussi va-t-en-guerre et hostile à l’Iran, a sans doute levé les derniers doutes chez ceux qui discutaient des aptitudes de stratège militaire du prince héritier. Et l’assassinat sordide de Jamal Khashoggi pourrait jouer le même rôle chez ceux qui croyaient encore au « réformisme modernisateur » de MBS et écartaient les accusations d’autoritarisme et de brutalité portées contre lui.

« Même s’il faut faire tomber quelques têtes »

Car tandis que le régime et ses relais communiquaient sur le droit à conduire une automobile enfin accordé par le jeune prince à un millier de femmes privilégiées, les opposants et les défenseurs des droits de l’homme restaient soumis aux arrestations et détentions arbitraires, aux tortures et aux viols. Et les bourreaux continuaient de décapiter à un rythme inégalé depuis les années 1990. En sept mois, cette année, plus de soixante-dix condamnés ont eu la tête tranchée.

Sur la dizaine de militants et militantes des droits de l’homme arrêtés en mai dernier, sous l’inculpation de « trahison » et d’atteinte à « la stabilité du royaume », quelques-uns ont été libérés. D’autres sont toujours détenus, comme l’enseignante à la retraite Aziza al-Youssef ou Loujain al-Hathloul, 28 ans, que Mediapart avait rencontrée en juillet 2017 (lire ici son témoignage et celui des autres militants interrogés). Quant à la lutte contre la corruption promise par le « prince modernisateur », en même temps que l’offensive résolue contre l’Iran, elle s’est surtout traduite par l’incarcération – dans un palace réquisitionné de la capitale – de près de 300 princes, politiciens, officiers, hommes d’affaires, ministres et anciens ministres, qui ont, pour la plupart, été libérés au bout de quelques semaines sans sévices, mais après avoir remboursé au Trésor royal une partie au moins des sommes détournées.

30 novembre 2018. Donald Trump et Mohammed ben Salmane au G20 en Argentine. © Kevin Lamarque / Reuters30 novembre 2018. Donald Trump et Mohammed ben Salmane au G20 en Argentine. © Kevin Lamarque / Reuters

Selon le Wall Street Journal, le total des rançons perçues s’élèverait à 800 milliards de dollars. En outre, cette opération aurait permis à MBS d’écarter de son chemin tous ceux qui auraient pu faire obstacle à son contrôle de tous les pouvoirs, civils et militaires, nourrissant ainsi des haines nombreuses et durables. Et quelques désirs de vengeance. D’autant qu’au moment même où le prince rackettait ses pairs au nom de l’intégrité et de la justice, il faisait l’acquisition pour 450 millions de dollars, chez Christie’s, d’un tableau de Léonard de Vinci, Salvator mundi (« Le Sauveur du monde »), qu’il aurait par la suite échangé contre le somptueux yacht Topaz de son modèle MBZ.Piètre stratège militaire, politicien fruste et brutal, fort d’un pouvoir sans partage, MBS s’efforce aujourd’hui, pour rétablir un crédit diplomatique très endommagé, de mobiliser ses amis et obligés dans le monde arabe, mais aussi ses deux alliés les plus influents dans le reste du monde : Donald Trump et Benjamin Netanyahou. Même s’il doit, pour cela, comme on le prévoit à Riyad, « faire tomber quelques têtes ». Dans le monde arabe, nombre de pays qui ne ménagent pas leurs oppositions lui sont déjà acquis, à commencer par l’Égypte, qui a reçu 15 milliards de dollars d’aide de l’Arabie saoudite depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal-président Abdel Fatah al-Sissi en juillet 2013. Face aux autres capitales, l’entreprise s’annonce rude.

Car même avant « l’affaire Khashoggi », les initiatives les plus spectaculaires de MBS en matière de politique étrangère n’avaient pas témoigné d’un doigté diplomatique exceptionnel. Elles avaient déjà sérieusement entamé sa crédibilité et plongé dans l’embarras plusieurs alliés et partenaires fidèles, en se retournant, au bout du compte, contre le prince. En juin 2017, sa décision, soutenue par les Émirats arabes unis, l’Égypte et Bahreïn, de placer le Qatar sous embargo diplomatique et blocus économique, pour punir l’émir de son soutien aux Frères musulmans et de ses relations de bon voisinage avec l’Iran, avait, dans un premier temps, paru porter un rude coup à l’économie du richissime émirat gazier. Grâce à l’aide de la Turquie, à la neutralité bienveillante du Koweït et du sultanat d’Oman, puis au soutien de nombreux pays hors de la région, Doha avait ensuite réussi à reconstituer ses circuits d’approvisionnement et de négoce, et rompu son isolement. Le Qatar s’était finalement rapproché de Téhéran, infligeant à MBS un revers cinglant.

Cinq mois plus tard, la séquestration à Riyad du premier ministre libanais Saad Hariri, convoqué à un pique-nique dans le désert puis assigné à résidence et contraint d’annoncer sa démission à la télévision saoudienne, parce qu’il avait conclu un accord politique avec le Hezbollah, que soutient l’Iran, avait finalement aussi tourné, pour MBS, au fiasco. Car il n’avait pu empêcher son « otage » d’accepter l’invitation lancée, au nom des liens historiques entre la France et le Liban, par Emmanuel Macron. Et depuis Paris, Saad Hariri avait regagné Beyrouth, où il avait retiré sa démission et repris ses fonctions.

Seules, dans ces conditions, l’alliance historique du royaume avec les États-Unis, renforcée par les liens personnels du prince avec la famille Trump, et sa récente volonté de rapprochement avec Israël, fondée sur une commune détestation de l’Iran, semblaient relever d’une stratégie diplomatique réfléchie et durable. Est-ce encore le cas aujourd’hui, après « l’affaire Khashoggi » ? On peut en douter. Selon Steven Cook, spécialiste de la région au Council on Foreign Relations, à Washington, « les Saoudiens sont en train de tuer la politique américaine au Moyen-Orient ». Reposant largement sur l’alliance avec Israël et l’Arabie saoudite, la stratégie de Trump bute déjà sur l’impossibilité pour l’instant de présenter le plan de paix qui devait permettre au président américain de résoudre, par l’« accord du siècle » la question israélo-palestinienne. Certes, Riyad a contribué à faire accepter au monde arabe la reconnaissance par Washington de Jérusalem comme capitale d’Israël, puis le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à la Ville sainte.

Mais cette stratégie de MBS, qui lui avait valu en août dernier d’être désavoué et rabroué par son père, pourra-t-elle être poursuivie par un prince accusé de complicité d’assassinat, voire demain de crimes de guerre au Yémen, comme le réclame aujourd’hui Human Rights Watch ? Et ce prince assassin pourra-t-il encore, sans dommage majeur pour la diplomatie américaine et celle d’Israël, être le partenaire de Jared Kushner, gendre et conseiller de Trump, dans l’élaboration avec Netanyahou de l’introuvable plan de paix entre Israéliens et les Palestiniens ? Donald Trump continue d’affirmer que les États-Unis ont « besoin de l’Arabie saoudite pour contrebalancer l’influence de l’Iran, et épargner à Israël une situation beaucoup plus difficile », mais, à Washington, le Sénat est sur le point de discuter une résolution demandant le « retrait immédiat de toute aide américaine à la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen ».

Selon le sénateur – républicain – Bob Corker, il incombe au Congrès de contenir « un prince héritier qui échappe à tout contrôle ». Signe évident du malaise qui règne autour de cette affaire au sein de l’administration Trump : la responsable de la région du golfe Arabo-Persique au sein du Conseil national de sécurité, Kirsten Fontenrose, qui réclamait des mesures très dures contre le gouvernement saoudien, vient de démissionner après une discussion orageuse avec ses supérieurs.

Principaux bénéficiaires du scandale : l’Iran et la Turquie

« En jetant l’opprobre sur MBS et en provoquant des doutes sur sa fiabilité, voire sur la stabilité future du royaume, l’affaire Khashoggi remet clairement en cause l’Alliance stratégique du Moyen-Orient, baptisée l’“OTAN arabe”, et l’ensemble de la politique américaine dans la région, estime Denis Bauchard, ancien directeur d’Afrique du Nord-Moyen-Orient (ANMO) au Quai d’Orsay. Les responsables israéliens partagent d’ailleurs le même embarras et les mêmes inquiétudes. La relation complaisante, quelque peu contre nature, d’Israël avec l’Arabie saoudite sur la base d’un intérêt commun pour faire front contre l’Iran, voire pour y provoquer un changement de régime, se trouve aussi remise en question. Et cet embarras est aujourd’hui partagé par les pays européens, qui ont réagi tardivement et de façon laconique. Je constate aussi que la quasi-totalité des pays musulmans et asiatiques sont restés plus que discrets dans cette affaire, même si leurs opinions et leurs médias ont été plus critiques. »

On peut se demander également si l’indignation ou l’embarras face au tempérament et aux méthodes du prince héritier constituent le climat idéal pour inciter les entreprises, notamment étrangères, à financer son ambitieux plan « Vision 2030 », destiné à offrir des emplois à la jeunesse saoudienne, tout en diversifiant son économie. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le nombre de défections de chefs d’entreprise ou de figures de l’économie mondiale lors du « Davos du désert » organisé par le prince fin octobre n’est pas un bon signe. Aussi déplaisants qu’ils aient été pour l’ego boursouflé de MBS, les articles de Jamal Khashoggi pouvaient difficilement être aussi dommageables pour l’image du royaume wahhabite et le prestige de ses dirigeants que le scandale international provoqué par l’assassinat de leur auteur.

Car, ainsi que le fait observer Denis Bauchard, « ce sont les deux principaux rivaux régionaux de Riyad, la Turquie et l’Iran, qui apparaissent comme les premiers bénéficiaires de cette affaire d’État ». Ankara, que l’Arabie saoudite accusait de vouloir imposer son autorité au monde sunnite et auquel elle reprochait pêle-mêle son soutien aux révoltes arabes, son appui aux Frères musulmans et ses relations avec le Qatar et l’Iran, a trouvé dans cette affaire l’occasion de troquer le rôle de l’accusé contre celui du procureur.
Souvent dénoncé pour la répression dont sont victimes en Turquie les opposants et les journalistes, le régime de Recep Tayyip Erdogan a laissé filtrer, jour après jour, tous les détails de cet assassinat, rassemblés par ses services de renseignement, qui ont nourri les chaînes internationales d’information en continu. Sans toutefois mettre en cause personnellement MBS, préservant ainsi la possibilité de poursuivre le dialogue avec lui en jouant de l’avantage qu’offre l’investigation toujours en cours.

2 décembre 2018. Mohammed ben Salmane arrive à Alger. © Reuters2 décembre 2018. Mohammed ben Salmane arrive à Alger. © Reuters

Téhéran, accusé par Riyad de vouloir étendre une domination chiite depuis les confins de l’Afghanistan jusqu’à la Méditerranée, tout en dissimulant ses réelles capacités et ambitions nucléaires derrière un accord international trompeur, justement dénoncé par Washington, n’a pas été en reste. Chef du pouvoir judiciaire, l’ayatollah Sadeq Larijani a saisi lui aussi cette occasion pour répondre aux accusations de terrorisme portées contre l’Iran par l’Arabie saoudite, mais aussi par les États-Unis et Israël, en affirmant que Riyad était « le créateur et le soutien idéologique et financier des groupes terroristes comme Al-Qaïda et Daech ». Après avoir souligné que « l’assassinat cruel de Jamal Khashoggi prouvait plus que jamais la nature du régime saoudien », l’ayatollah, contrairement à Erdogan, n’a pas épargné MBS, « ce jeune ambitieux qui est en train de massacrer des innocents ». Allusion claire à la guerre du Yémen, autre fardeau sanglant de la stratégie saoudienne.

Désormais rescapé de l’isolement diplomatique et économique à quoi voulait le condamner Riyad, le Qatar, troisième bénéficiaire régional de l’affaire, n’est pas déçu non plus de voir MBS pris au piège de l’un de ses complots. Mais Doha se garde de tout triomphalisme, en attendant la suite. Quant à la Russie et à la Chine, qui ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit de faire taire les journalistes gênants, elles tiennent visiblement cet épisode pour un incident mineur. Un aléa domestique sans incidence sur le développement de leurs relations avec l’Arabie saoudite, comme l’ont montré les échanges pendant le G20.La Chine qui est déjà le premier client et le premier fournisseur de Riyad n’entend pas altérer un partenariat consacré par la visite à Pékin du roi Salmane en 2017. La Russie, où s’est également rendu l’année dernière le souverain saoudien, partage avec le royaume wahabite un intérêt stratégique majeur : le prix du pétole. Vladimir Poutine et MBS seraient d’ailleurs tombés d’accord à Buenos Aires, sur une baisse de leur production. En fait, pour Pékin comme pour Moscou, la seule conséquence notable de « l’affaire » est ailleurs. A Washington. Car la Maison-Blanche, qui avait fait de MBS l’un des piliers de sa stratégie au Moyen-Orient, vient d’essuyer, à travers le discrédit qui guette aujourd’hui le prince, un échec diplomatique majeur.

TOUS LES COMMENTAIRES

Bien pour la mémoire de ce journaliste .. tant pis pour MBS qui apparaît enfin sous son véritable visage. Ce qui me gêne, c’est la place que cela prend alors que des saoudiennes sont emprisonnées et risquent la mort pour délit d opinion !
  • 03/12/2018 08:58
  • PAR 

Enfin un journaliste qui nomme les choses!

  • 03/12/2018 09:27
  • PAR 

Apparemment il faut du courage en France, pour oser parler clairement quand il s’agit de l’Arabie Saoudite. Bravo et merci à l’auteur de cet article.

Bel exercice d’analyse internationale. Et donc, félicitations. Mais quelles sont les raisons de cette dénonciation de l’accord sur le nucléaire iranien et cet alignement sur les positions de Trump ?

La vérité vraie sur ce qui s'est réellement passé. © Guy DelaunayLa vérité vraie sur ce qui s’est réellement passé. © Guy Delaunay
Tout est dit. Merci

S’il n’y avait qu’eux, ce serait déjà beaucoup trop, alors avec tous les autres…

Putain de « civilisation » !

Vivement le tsunami climatique pour repartir à zéro !

« Téhéran, accusé par Riyad de vouloir étendre une domination chiite depuis les confins de l’Afghanistan jusqu’à la Méditerranée, tout en dissimulant ses réelles capacités et ambitions nucléaires derrière un accord international trompeur, justement dénoncé par Washington... »

Ce « trompeur » et ce « justement » me paraissent  justement peu justes et bien trompeurs. En tout cas très ambigus: Est ce que cela veut dire que l’accord international sur le nucléaire iranien était effectivement mauvais et et que Trump avait eu raison de le dénoncer unilatéralement?  (Appréciations que je ne partage pas du  tout). Ou s’agit-il seulement de dire la façon de penser de « MBS » et de ses deux alliés et justement signifiant alors dire « pile poil »?

Ego boursoufle????

Ca ressemble a notre prince MBM Mohammed Ben Macron…

Pour vu qu’il decoupe pas nos gilets jaunes…

  • NOUVEAU
  • 03/12/2018 13:32
  • PAR 

a obtenu ce qu.il voulait le pétrole pas cher , ils lâchent ben Salem ahaha !

Merci pour cet article .Mr Backman

On observe sur la base de vos information, que les relations internationales sont guidées par un pragmatisme, où la polyvalence de principes est « reine ». Or, cela  a toujours été comme cela, avec les résultats qu’on sait!!!

Merci, René pour cette confirmation. Toute personne intelligente savait grosso-modo ce que vous écrivez. Nous avons affaire au pires abrutis de cette triste espèce.

  • NOUVEAU
  • 03/12/2018 14:32
  • PAR 

Petite erreur factuelle dans l’article. Ahmed Bin Abdelaziz, frère de Salman, a 75 ans et non 42 ans. L’Arabie est en transition, d’une gerontocratie oligarchique et tribale, au pouvoir totalitaire d’un seul homme…Saddam n’est pas loin.

Article qui souligne bien la réalité pathétique dans laquelle aboutissent les jeux obscures des puissances occidentales au Moyen Orient depuis le 20 ème siècle. Oublions un instant les récriminations de vierges effarouchées. Et analysons à tête reposée : L’ assassinat de ce journaliste est un crime horrible maintenant ceux qui condamnent ont des condamnations sélectives.

  • Elles oublient d’abord les condamnations à mort qu’elles exécutent elles mêmes de par le monde sans jugements et dans l’illégalité international. Souvenons nous des drones d’Obama au Yémen qui ne faisaient pas que la cible comme victimes mais aussi des innocents tout autour;
  • Sélective ensuite parce que d’autres pays se sont reconnus coupables d’assassinats de journalistes. Et n’ont pas eu le droit au même traitement.
  • Sélective enfin car que n’a t-on attendu cette interdiction d’exportations d’armes depuis que la barbarie de la guerre au Yémen ? Mais hélas des bombes américaines, européennes et sûrement d’ autres continuent de s’abattre dans une guerre bien mal menée qui montre les limites de ce que peut faire un carnet de chèques.

Ce que l’on peut voir c’est que dans la manière qu’ont les parties au dossier Khashoggi de traiter cette affaire en comparaison du Yémen on peut tout de suite comprendre que ce n’est pas une question de valeurs. Alors on ne peut que supputer les vraies raisons ?

La Turquie a joué intelligemment ses cartes et cherche à reprendre la main dans la région. Les européens n’ont pas vraiment de politique étrangère et font attention à leurs opinions publics. Chaque état suit un peu le mouvement, ca n’est pas bien méchant. Quant aux américains c’est bien eux qui sont au cœur de ce dossier.

Trump on le sait est un bien mauvais chef du « monde libre ». Ce pourfendeur des fake news autres que les siennes à pu être indirectement un inspirateur de cet horrible crime. Rappelons que Khashoggi était aussi un critique de Trump. Il est possible que MBS pensait faire d’une pierre deux coups en débarrassant son mentor d’un nuisible à leurs yeux. D’ailleurs le peu d’émoi de Trump laisse imaginer qu’il ne fera pas de cauchemar de cette histoire. Trump n’est il pas aussi responsable avec ses diatribes de l’attentat contre la gazette d’Annapolis et la défiance croissante envers les journalistes ?

Ce qui est certain c’est que l’axe Washington Tel Aviv Ryad n’est pas de bonne augure pour la région. D’une manière générale les occidentaux ont toujours favoriser dans cette région les régimes les plus brutaux qui leur assuraient à la fois un accès au pétrole peu cher, des débouchés pour leur industrie militaire et autres (BTP, commerces…) et relativement peu de risque vu leur niveau de développement de ces nations. Ces états non souverains presque fantoches posent problème en réalité aujourd’hui car si les USA et l’Europe le voulaient la guerre du Yémen pourrait être stoppée et  aussi des tragédies du type de Khashoggi. Inutile de faire l’étalage des sanctions possibles. Mais ils ne le veulent pas et ont leurs raisons (intérêts).

Au vu de ce qu’il se passe il est raisonnable de croire que pour certains acteurs des puissances occidentales le but ultime est une guerre sunnites/chiites et que dans cette stratégie MBS est un idiot utile qui a toute sa place.

Je trouve insupportables ces tirades dont l’auteur part du principe qu’il est le seul à voir clair dans tout ça, et pourfend des soi-disant indignations sélectives, comme s’il était, lui, le seul habilité à dire quelles indignations sont légitimes et à dénoncer des méfaits dont lui seul serait conscient.

Désolé, j’ai cessé ma lecture au bout de quelques lignes. Il devait pourtant y avoir des choses intéressantes dans ce long laïus autosatisfait.

Je ne comprend pas pourquoi l’auteur de cet article ne mentionne pas le projet d’envahir le Qatar, qui ne fut abandonné que grâce à Rex Tillerson (limogé par Donald Trump en guise de remerciement).

C’est quand même énorme, sans l’action proactive et personnelle d’un ministre américains, les chars saoudiens seraient à Doha.

Cf « The intercept » (le journal qui a publié les révélations de Snowden, excusez du peu): https://theintercept.com/2018/08/01/rex-tillerson-qatar-saudi-uae/

Peut-être parce qu’il y a assez à dire avec ce qui s’est effectivement produit…

Les capitalistes iront vendre aux saoudiens jusqu’au sabre destiné à les décapiter . Si les groupes armés sunnites soutenus par le royaume en Syrie, ont échoué ce n’est pas faute de soutien atlantiste et notamment de celui des duettistes Hollande Fabius. Pour ce dernier Al Nostra groupe djihadiste faisait du bon boulot ». ,alors qu’il  piquait les armes livrées par la France à l’ASL« La complaisance de nos décideurs à l’égard de la monarchie wahhabite et des frères musulmans  et notamment des mosquées qu’ils ont financées sur le territoire national n’a nullement empêché les attentats en France

CE COMMENTAIRE A ÉTÉ DÉPUBLIÉ PAR SON AUTEUR.
  • NOUVEAU
  • 03/12/2018 20:38
  • PAR 

L’Islam tolérant de MBS !

Si j’ai tout compris, avec MBS l’opposant  récalcitrant est assoupli puis évacué, par le  fond de la baignoire. Cela dit, grand bien me fasse… J’ai toujours préféré la douche.

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