Le suicide de Gaëtan Mootoo révèle les failles d’Amnesty International

Le suicide de Gaëtan Mootoo révèle les failles d’Amnesty International

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Le chercheur respecté de l’ONG de défense des droits humains s’est donné la mort le 25 mai dernier. Il avait été peu à peu marginalisé depuis la profonde réorganisation de 2014-2015, où environ 250 salariés ont été envoyés sur le terrain. Le geste de Gaëtan Mootoo met en évidence des dysfonctionnements et un malaise fort parmi les salariés, révélés par un rapport interne.

Le drame a eu lieu il y a près de six mois déjà, mais l’onde de choc est loin de s’être éteinte pour Amnesty International. Dans la nuit du 25 au 26 mai, Gaëtan Mootoo s’est donné la mort, à 65 ans, dans les locaux parisiens de la célèbre ONG de défense des droits humains. Ce chercheur spécialiste de l’Afrique francophone, unanimement respecté, y avait fait toute sa carrière, débutée 32 ans plus tôt.

Gaëtan Mootoo aimait son travail, qui lui tenait lieu de « sacerdoce laïc » selon ses proches. Il voulait le faire le mieux possible. Au point de mettre fin à ses jours lorsqu’il a jugé que cela lui devenait impossible, en raison des profondes transformations à l’œuvre chez Amnesty depuis 2011 et de la maigre place qui lui était concédée ces dernières années.

Enquêteur de terrain spécialisé dans l’Afrique de l’Ouest, Gaëtan Mootoo était l’auteur d’innombrables rapports sur la situation des droits humains au Mali, au Tchad, au Togo, en Côte d’Ivoire, en Guinée et dans une dizaine de pays en tout. Les hommages qui lui ont été rendus, par exemple dans Libération ou par Alioune Tine, l’ancien dirigeant du bureau de Dakar, ne cachent pas l’admiration qu’il provoquait chez les connaisseurs de l’Afrique francophone. « Sur son terrain, Gaëtan Mootoo parlait avec tout le monde et connaissait tout le monde : tous les dirigeants, tous les opposants, tous les conseillers, toutes les prisons, secrètes ou non… », témoigne aujourd’hui un salarié d’Amnesty France.

Gaëtan Mootoo en mission pour Amnesty International. © DRGaëtan Mootoo en mission pour Amnesty International. © DR

Le chercheur n’avait jamais caché sa désapprobation face au grand chambardement qui a agité l’ONG en 2014 et 2015, lorsque 250 de ses postes basés à Londres (et en petite partie ailleurs en Europe, dont Paris) ont été réimplantés sur le terrain, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Avec bien peu de considération pour la manière dont les équipes devraient s’adapter à ce radical changement professionnel et personnel.

Il se trouvait aussi de plus en plus en décalage avec les priorités de l’organisation, que beaucoup décrivent comme désormais plus intéressée par la communication instantanée des réseaux sociaux que par les rapports quasi universitaires qu’il avait l’habitude de produire méticuleusement.

Pour autant, l’événement tragique n’avait été anticipé par personne. Comme le président de Mediapart Edwy Plenel – l’un de ses amis – l’a raconté le 7 juin dernier, Gaëtan Mootoo devait partir en mission au Mali du 29 mai au 12 juin, puis en Côte d’Ivoire. Et juste avant de commettre l’irréparable, il avait fait part à plusieurs collègues, à sa femme Martyne Perrot et à son fils Robin, de ses projets pour les jours et les semaines suivantes.

Si tous les suicides trouvent leur origine dans un écheveau de causes diverses, celui de Gaëtan Mootoo se rattache immanquablement aux conditions de travail au sein d’Amnesty International. Par le choix du lieu, d’abord. Par la lettre que le chercheur a laissée, ensuite. Une partie manuscrite était adressée à ses proches. La partie dactylographiée, quant à elle, insistait sur le constat amer dressé par le chercheur : il aimait son travail, mais jugeait qu’il n’avait plus les moyens de le mener de façon satisfaisante.

La Sécurité sociale ne s’y est pas trompée. Fin août, elle a reconnu que ce suicide était un accident du travail, c’est-à-dire qu’il fallait le relier à la sphère professionnelle. C’est une décision assez rare, qui ne concerne que dix à trente cas par an, selon l’Assurance Maladie elle-même. Par conséquent, la veuve de Gaëtan Mootoo devrait toucher une rente annuelle équivalant à 60 % de son salaire.

Un constat similaire peut être tiré à la lecture du rapport, diffusé en interne le 1eroctobre, du CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) d’Amnesty International France, que Mediapart a pu consulter. L’élaboration de ce rapport, également relayé pour partie par les quotidiens britanniques The Times et The Guardian, était rendue obligatoire en France par les conditions de décès du chercheur.

Certes ce document, élaboré par des représentants des salariés et de la direction, aidés par une consultante extérieure, se veut prudent. Il refuse de tirer des conclusions péremptoires et d’attribuer des responsabilités explicites sur ce drame. Sa lecture n’en est pas moins éclairante, alors même que l’ONG fait face à un second suicide, celui de Roz McGregor, une stagiaire de 28 ans basée à Genève, intervenu cinq semaines après celui de Gaëtan Mootoo.

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Le document, qui compile de nombreux témoignages anonymisés et esquisse seulement quelques éléments de liaison ou de synthèse, décrit l’inexorable marginalisation de Gaëtan Mootoo et l’isolement dont il a tenté de se défaire, en vain, malgré plusieurs demandes d’aide. Il évoque aussi, parfois en creux, les dysfonctionnements d’Amnesty et le malaise important qui touche aujourd’hui une partie de ses employés. Que ce soit dans la section française, qui hébergeait Gaëtan Mootoo parmi ses 90 salariés, ou dans son secrétariat international, basé à Londres et fort de plus de 650 salariés, auquel il était officiellement rattaché.

Le secrétariat international (SI) est l’équivalent du siège de l’ONG, dirigé par un secrétaire général. Ce dernier est élu pour un mandat de quatre ans et rend des comptes à l’assemblée mondiale d’Amnesty, composée par des représentants des plus de 70 « sections » nationales. Outre le rapport français, le SI a également commandé, sous la pression d’une pétition initiée par des « amis et collègues » de Gaëtan Mootoo, une étude indépendante à un avocat britannique, James Laddie. Son travail, qui sera rendu public lundi 19 novembre, doit déterminer si les obligations pesant sur l’employeur (« duty of charge » selon la loi britannique, proche de l’obligation de sécurité en droit français) ont été respectées.

Interrogé par Mediapart, le SI reconnaît que « le rapport français soulève de sérieuses préoccupations » et donne « la garantie absolue » de traiter « cette tragédie avec la gravité et la priorité qu’elle mérite »« Nous nous sommes engagés à évaluer les résultats et à appliquer les enseignements tirés des enquêtes une fois qu’elles seront toutes terminées », indique l’organisation, qui refuse de s’exprimer plus avant pour le moment (lire sa réponse intégrale, en anglais, sous l’onglet Prolonger). La présidente de la section française, Cécile Coudriou, attend elle aussi la publication du second rapport avant de s’exprimer. De son côté, la famille de Gaëtan Mootoo n’a pas souhaité, à ce stade, apporter de commentaires.

Au vu de la tension entourant le décès du chercheur, aucun de ses anciens collègues ou amis n’a souhaité s’exprimer publiquement. Mais à Dakar, le bureau qu’il fréquentait au moins deux fois par an lors de ses déplacements, la vingtaine d’employés de l’ONG ne cachent pas ressentir « beaucoup de colère par rapport à la gestion de ce drame » : « Nous n’avons pas senti d’empathie de la part de l’organisation lorsque la mort de Gaëtan a été annoncée, mais plutôt des efforts pour sauver la marque Amnesty, glisse l’un des salariés. À nos yeux, le premier communiqué de presse était insultant. »

Ce communiqué, publié le 28 mai, ne parlait en effet pas de suicide, se contentant de déplorer la perte de l’un des « experts en droits humains les plus dévoués et engagés » de l’organisation. Le second communiqué évoquant le suicide n’a été diffusé, le 8 mai, qu’après qu’une dépêche AFP et le billet d’Edwy Plenel ont révélé les circonstances du décès du salarié, le 7 mai.

Une lettre du médecin du travail perdue entre Paris et Londres

À la lecture du rapport du CHSCT, et en attendant le travail de James Laddie, il apparaît que l’ONG va devoir agir de façon visible et forte si elle souhaite apaiser les tensions causées par le suicide de son chercheur. Mais il lui faudra aussi travailler sur les tensions sous-jacentes révélées par le drame. « C’est un acte politique, il nous a donné sa mort pour que les choses changent », est allé jusqu’à asséner l’un des salariés cités.

Réalisé sur la base de 34 entretiens et d’un questionnaire envoyé à tous les salariés français, le travail du CHSCT établit qu’un « conflit de valeurs » et qu’un manque de reconnaissance professionnelle ont largement participé au sentiment de mal-être de Gaëtan Mootoo. Sa fragilisation « était à la hauteur de son fort investissement professionnel et de sa loyauté sans faille vis-à-vis d’Amnesty International ». Selon le document, le secrétariat international « n’a pas effectué suffisamment le travail d’accompagnement qui lui aurait permis de trouver sa place dans cette nouvelle organisation ».

Le chercheur avait « pourtant sollicité de l’aide à de multiples reprises sans que les réponses apportées soient à la hauteur de ses besoins » : en 2015, il avait sollicité le syndicat anglais Unite, qui représente les salariés de l’ONG, avant de changer d’avis. Et en juillet 2016, automne 2017 et janvier 2018, plusieurs salariés avaient alerté leurs divers responsables sur sa fragilité ou son état de santé jugé inquiétant. Sans réponse véritable.

Surtout, en octobre 2016, Gaëtan Mootoo avait sollicité un médecin du travail, qui a par la suite effectué une visite à son bureau et envoyé une lettre d’alerte à la direction d’Amnesty France. « Pour qui connaissait Gaëtan, sa réserve sur sa vie personnelle et son peu de goût pour les docteurs, cette initiative de sa part était un vrai signal d’alarme », analyse l’un de ses anciens collègues.

La lettre du médecin du travail indiquait que le salarié se plaignait d’une « situation professionnelle [qui] se serait dégradée » et incitait l’ONG à « procéder dans les meilleurs délais à l’évaluation de la situation de travail de M. Mootoo » et à « prendre toutes dispositions visant à réduire et prévenir les risques professionnels ».

Gaëtan Mootoo en enquête. © DRGaëtan Mootoo en enquête. © DR

Cette demande n’a jamais été suivie d’effets, la lettre n’ayant pas été prise en compte. Un raté qui symbolise la solitude à laquelle était confronté le chercheur, hébergé à Paris mais officiellement rattaché à Londres. Le rapport CHSCT décrit l’événement sur un ton diplomatique, dont la lecture n’en fait pas moins sursauter : « Le service RH a demandé à Gaëtan Mootoo d’indiquer la personne à qui envoyer ce courrier et/ou de faire suivre cette lettre à qui de droit à Londres. Une certaine confusion a suivi. Cette lettre et la fiche d’entreprise ne sont pas parvenues en temps voulu au SI. »

« Ni à Londres, ni à Paris, le fonctionnement, les procédures concernant Gaëtan Mootoo n’ont été clairement verbalisés, exprimés ou notifiés », remarque le rapport. Car sa situation était exceptionnelle : « De tout le programme africain, il est le seul à être resté en Europe après 2015 », souligne l’un de ses collègues.

Une délocalisation massive, menée rapidement et brutalement

C’est dire l’ampleur de la réorganisation opérée par l’ONG et la radicalité avec laquelle ce projet a été mené. Son but : passer d’une équipe de chercheurs principalement basés à Londres et dans quelques bureaux décentralisés à 17 bureaux régionaux « plus proches du terrain », répartis sur tous les continents. L’Afrique compte désormais trois bureaux, à Nairobi (Kenya), Johannesburg (Afrique du Sud) et Dakar (Sénégal), qui centralise le travail pour l’Afrique de l’Ouest et centrale.

Cette délocalisation massive est l’œuvre de l’Indien Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty de 2010 à août 2018 (il a été remplacé cet été par le Sud-Africain Kumi Naidoo). En lançant le projet dès 2011, il n’a jamais caché que son objectif était de « décoloniser » l’ONG et avait promis aux sections du Sud, en Afrique notamment, qu’elles auraient plus de moyens et de poids face aux structures européennes historiques (Grande-Bretagne, France, Pays-Bas, etc.).

Les conditions dans lesquelles ce « programme global de transition » a été mené sont aujourd’hui encore critiquées partout dans l’organisation. Elles ont conduit à de très nombreux départs et mené à l’unique grève de l’histoire d’Amnesty, en novembre 2012. En mars 2016, un article de La Chronique, le journal de la section française, intitulé « Cap au Sud », évoquait même un processus de transformation qui « s’est souvent fait dans la douleur », laissant « des blessures encore béantes ». L’article notait le départ de « beaucoup de précieux talents » et des « méthodes de management du secrétariat international (SI) de Londres [qui] n’ont pas toujours été glorieuses ».

Le rapport du CHSCT porte les traces de ces déchirements. « La restructuration a créé une tension énorme. La réorganisation, menée de façon technocratique, a été dénuée de sens », dénonce un salarié interrogé. « Les personnes qui refusaient de partir sur le terrain étaient accusées de racisme ou d’être tièdes et de vouloir rester bien au chaud en Europe », regrette un autre.

« Sur le papier, le secrétariat international souhaitait bien sûr retenir les salariés expérimentés. Mais dans les faits, ce qui a été proposé ne montrait pas une telle volonté. Les contrats des nouveaux bureaux régionaux dépendent du droit local et les salaires sont proches du niveau local. Il n’y avait pas de volonté de payer des salaires aux standards ayant cours dans les ONG internationales », explique à Mediapart un salarié qui a quitté l’entreprise durant ce processus.

Des dizaines et des dizaines de salariés expérimentés ont fait le même choix que lui, jugeant que rien n’avait été pensé pour les accompagner. « Il a fallu décider si on s’installait dans un nouveau pays ou si on quittait son poste, sans que de nombreuses questions administratives soient réglées, souligne le démissionnaire. Et pas des moindres, comme le régime d’imposition, les retraites et les assurances… Les ressources humaines n’ont pas du tout été à la hauteur du projet. » Un second est encore moins indulgent : « Le but était aussi de se débarrasser de personnes expérimentées, qui pouvaient émettre des doutes sur le projet. Un grand nombre de personnes ont été poussées vers la sortie, sans leur payer d’indemnités. »

Gaëtan Mootoo était hostile au déménagement prévu à Dakar pour lui et ses trois collègues. Il dénonçait le danger de la corruption et le manque d’objectivité possible dès lors que les salariés d’Amnesty passaient sous l’œil direct des pouvoirs africains. Il ne souhaitait par ailleurs pas quitter Paris d’où, arguait-il, il pouvait plus facilement peser sur les autorités françaises, de la francophonie et sur certaines organisations européennes.

À force d’arguments, en raison de son ancienneté – et sans doute de son aura dans l’organisation –, il a finalement obtenu de rester à Paris. Une concession vécue par beaucoup dans l’ONG, y compris à sa tête, comme un privilège. Mais il en a payé le prix : une solitude de plus en plus affirmée et une longue série de rebuffades, vécues comme autant d’humiliations pendant plusieurs années. « Pour les personnes aux commandes à Londres, après ce “cadeau”, il ne pouvait plus rien demander de plus. En fait, on attendait qu’il parte à la retraite, s’indigne l’un de ses amis. Il a subi un management d’une grande froideur, digne du capitalisme le plus ultralibéral. »

Un effacement croissant, des refus symboliques

Le chercheur, qui ne concevait son travail que dans l’échange et la collaboration à plusieurs, s’est retrouvé isolé. Son collègue depuis 22 ans, Salvatore Saguès, a démissionné en 2014, suivi par la chargée de campagne et l’assistante de l’équipe. Gaëtan Mootoo a encore pu bénéficier d’une assistante jusque fin 2015, puis il a travaillé seul.

Ses multiples demandes pour avoir droit à une assistante, même à temps partiel, ou pour pouvoir travailler avec un stagiaire, sont restées lettre morte. Et ce alors même que ce professionnel accompli n’était pas très à l’aise, malgré ses efforts, avec les outils et les procédures informatiques, qui ont pris de plus en plus de place dans son travail.

Fin 2014, il lui a été également demandé de quitter son grand bureau, qu’il occupait depuis 18 ans et avait investi de nombreuses affaires personnelles, pour s’installer dans celui d’à côté, un peu plus petit. La section française s’agrandissant vite, passant de 70 à 90 salariés en quelques années, quatre personnes se sont installées dans son ancien bureau. Symbole de l’évolution d’Amnesty, elles travaillaient toutes pour la collecte de dons.

« Gaëtan Mootoo a très mal vécu ce changement, c’était pour lui comme une mise à l’écart. C’est comme si on lui faisait sentir qu’il était de trop, témoigne un salarié dans le rapport du CHSCT. C’était pour lui un déclassement et surtout le symbole de la fin d’une époque qu’il avait beaucoup aimée. »

D’autant que ce changement de bureau a été accompagné par l’arrêt, peu à peu, d’un rituel auquel il attachait beaucoup d’importance : ses petites conférences de retour de mission, pour exposer ses conclusions devant ses collègues. Ces présentations « permettaient de faire le lien entre son travail de chercheur et les salariés d’Amnesty International France. Cela permettait également de lui donner une véritable place et une visibilité dans la structure », constate le rapport. Après leur suppression, « il est devenu de plus en plus invisible aux yeux des salariés ».

Un effacement croissant, aggravé par une série de refus symboliques. Lors de son déménagement, l’ONG n’a pas souhaité rafraîchir le bureau qui accueillerait désormais le chercheur. C’est donc ce dernier, avec son assistante, qui a repeint les murs, ce qu’il a très mal vécu. Pendant des années, il n’a pas non plus disposé d’imprimante. « Il était obligé de demander à ses voisins du deuxième étage d’imprimer ses documents lorsqu’ils étaient volumineux. Ne souhaitant pas trop déranger, il sollicitait des personnes différentes de son entourage, à tour de rôle », constate le rapport. Le SI l’a finalement autorisé à acheter une imprimante. Elle a été installée le 25 mai 2018, jour de son suicide.

campagneamnestyinternational

Ces contraintes logistiques ne sont que la face émergée de ce qui a été vécu par Gaëtan Mootoo comme un empêchement et une dégradation continue de son exercice professionnel. La façon de travailler chez Amnesty International a profondément évolué en quelques années, notamment pour les chercheurs. Là où son équipe couvrait neuf pays avant 2014, il lui a été demandé de n’en plus suivre que cinq et d’abandonner notamment le travail sur le Tchad, qu’il suivait depuis une trentaine d’années.

Les chercheurs ont aussi dû s’adapter à « un temps plus court de production », l’écriture de « rapports plus synthétiques » et l’« augmentation du volet communication dans le travail de recherche ». Or réduire la taille de ses rapports relevait pour Gaëtan Mootoo d’« une contrainte éthique », souligne le CHSCT. En effet, il prenait auparavant soin de nommer un maximum de personnes dans ses rapports, pour que tous, militants ou opposants, soient protégés d’exactions possibles dans leur pays.

La culture d’un travail plus rapide, plus réactif, est entrée en contradiction avec les valeurs mêmes de Gaëtan Mootoo, qui allait très régulièrement sur le terrain, prenait le temps de recueillir des informations et d’écouter, et aimait nourrir des relations suivies avec ses contacts. « Il y avait un conflit de valeurs très important. Il faisait un travail sérieux et de qualité. Le SI voulait aller plus vite et être plus présent dans les médias », constate un salarié interrogé pour le rapport CHSCT.

Les rédacteurs du document reconnaissent diplomatiquement qu’au sein de l’ONG, l’accent a été mis progressivement sur « la communication extérieure » et sur le « faire savoir ». Ils l’expliquent par le fait que « le mouvement a démocratiquement décidé de développer fortement son impact sur les droits humains » et a donc dû muscler « sa mobilisation de membres et sympathisants et ses moyens financiers via la collecte de fonds ».

Autrement dit, plus brutalement, par un salarié français interrogé par Mediapart : « Nous sommes passés d’une organisation de militants à une organisation de donateurs. » Par conséquent, détaille un autre, « notre organisation est de plus en plus orientée vers les résultats, et si possible des résultats qui se voient, sur lesquels on peut communiquer. On est loin de la façon de travailler de Gaëtan… ». « Sur les dons, sur le nombre de membres, on vend Amnesty International en permanence, se désole encore un employé dans le rapport. Pour Gaëtan Mootoo c’était le pire qui pouvait arriver. »

« Nous demandons à Amnesty ce que nous demandons aux États »

Ce malaise profond qui sourd des témoignages recueillis par le CHSCT est tout aussi discernable pour qui interroge les salariés, à tous les niveaux de l’organisation. À Dakar, l’un d’entre eux estime que « l’excellente réputation d’Amnesty cache tout le reste » et signale que « le “turn-over” des salariés africains est toujours important, car les salaires et les avantages accordés ne sont pas très compétitifs dans le secteur des ONG, et la charge de travail est énorme ».

À Paris, d’autres décrivent « une structure très pyramidale, et en même temps, un management qui a perdu le sens du projet, des gens qui ne travaillent pas dans la même direction ». La section française semble vivre une crise de croissance, avec le départ prématuré de Camille Blanc, élue présidente en juin 2016 et remplacée début 2018, une dizaine de départs actuellement dans les tuyaux, des arrêts maladie et l’arrivée programmée d’une directrice des ressources humaines pour remettre de l’ordre.

Une annexe du rapport du CHSCT fait d’ailleurs le bilan des réponses au questionnaire adressé aux salariés, qui leur demandait leur avis sur leurs conditions de travail. Les résultats en sont inquiétants : si un très large consensus existe sur l’autonomie et la liberté laissées aux salariés, ainsi que sur la fierté de travailler chez Amnesty, ils sont aussi 71 % à déclarer « travailler intensément » et 60 % à avoir « l’impression de ne pas disposer du temps nécessaire pour exécuter correctement » leur travail. 35 % des répondants disent « ne pas avoir les moyens de faire un travail de qualité » et 40 % estiment ne pas « recevoir le respect et l’estime » qu’ils méritent au vu de leurs efforts…

À Londres, la situation ne semble pas meilleure. Interrogée par le Times, la chercheuse Elizabeth Griffin, qui a étudié les conditions de travail au siège, décrit des salariés évoquant un « environnement toxique », marqué par « des conflits acerbes et des divisions au niveau de la direction », ainsi qu’« un échec presque complet de l’organisation à respecter ses obligations envers le personnel, les bénévoles et les stagiaires ».

Unite, qui représente les salariés d’Amnesty partout dans le monde, est tout aussi sévère. Après avoir lu le rapport du CHSCT, le syndicat a dénoncé un « style négatif de gestion verticale » et a appelé « à appliquer les normes relatives aux droits humains que nous défendons en dehors de l’organisation ». L’un de ses membres africains appuie le propos : « Nous demandons à Amnesty ce que nous demandons aux États : reconnaître qu’ils ont des responsabilités, qu’ils ont raté quelque chose. Quelqu’un est mort, c’est la pire chose qui puisse arriver. Il faut que l’organisation soit capable de se remettre en question. »

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