Friedrich Merz, le candidat de la finance à la tête de la CDU

Friedrich Merz, le candidat de la finance à la tête de la CDU

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Cet ancien député reconverti dans les affaires fait figure de favori dans la course à la présidence de la CDU. Mais il devra s’expliquer sur les agissements du géant de la finance mondial BlackRock, dont il est un des dirigeants en Allemagne.

Berlin (Allemagne), de notre correspondant.-  Friedrich Merz, l’homme qui se présente comme le candidat le mieux placé pour succéder à Angela Merkel à la présidence de l’Union démocrate-chrétienne (CDU), ne pouvait imaginer un démarrage de campagne plus risqué. Celui qui est aussi président du conseil de surveillance de la filiale allemande de BlackRock, géant de la finance mondial qui gère 6 000 milliards de dollars d’investissements à travers le monde, apprenait en effet mardi dernier que ses bureaux de Munich faisaient l’objet d’une perquisition dans le cadre de l’affaire d’évasion fiscale, dite CumEx.

Cette affaire concerne des méthodes d’optimisation fiscale et de dissimulation de dividendes par le biais de prêts d’actions gérés par de nombreuses banques allemandes et européennes. Ces pratiques auraient ainsi permis de dissimuler près de 55 milliards d’euros d’impôts en Europe, dont près de 31 milliards d’euros rien qu’en Allemagne. Or BlackRock, qui n’est pas la première institution à voir débarquer les enquêteurs financiers, est une adresse bien connue pour le prêt d’actions.

Étant donné le contexte politique de l’affaire, le parquet de Cologne n’a pu s’empêcher de se justifier : « Nous ne détenons aucun indice laissant penser que le président du conseil de surveillance de BlackRock Friedrich Merz ait pu commettre un délit ou une irrégularité », ont expliqué les magistrats, soucieux de garantir que leur action n’a pas été inspirée par les adversaires de Merz dans la course à la présidence de la CDU.

Friedrich Merz, le 31 octobre 2018. © ReutersFriedrich Merz, le 31 octobre 2018. © Reuters

Friedrich Merz a pour sa part expliqué qu’il avait ordonné à la direction de BlackRock « de coopérer avec les autorités responsables de l’enquête et de mettre tous les documents sur la table ». Un porte-parole du géant de la finance a, de son côté, précisé que l’enquête en cours concernait des transactions effectuées avant l’arrivée de Merz à la tête de son conseil de surveillance.

« Merz ne peut pas effacer ses dix années passées dans l’économie, ni la fortune qu’il y a acquise. Il va falloir qu’il l’assume. C’est peut-être son plus gros problème », explique un connaisseur de la politique berlinoise.

C’est aussi son premier argument de campagne, aux yeux des milieux conservateurs médiatiques et économiques qui ont salué comme celui du messie le retour en politique de ce grand homme filiforme de 62 ans, inconnu des électeurs les plus jeunes. Soutenu par Wolfgang Schäuble, Merz fait même figure de favori dans la quête du poste convoité de président de la CDU – laissé vacant par Angela Merkel. Il est notamment opposé à Annegret Kramp-Karrenbauer, la dauphine désignée de la chancelière, et à Jens Spahn. Le vainqueur est quasiment assuré de devenir chancelier dans les années à venir.

Selon le magazine Der Spiegel, le retour de Merz aujourd’hui est d’abord la vengeance d’un groupe d’hommes conservateurs de l’Ouest dont la carrière a été contrariée par l’arrivée d’une jeune femme est-allemande, ambitieuse et capable, bref « un accident qui n’aurait jamais dû arriver ». Car tout, à part leur appartenance à la CDU, oppose Merz et Merkel.

Originaire de Brilon, une petite ville de Westphalie, Friedrich Merz est issu d’un milieu de notables conservateurs ouest-allemands. Son grand-père a été maire de Brilon et membre du parti nazi (NSDAP). Son père est devenu juge au tribunal régional d’Arnsberg, une instance qui est aujourd’hui sous la direction de Charlotte Merz, la femme de Friedrich. Entré tôt dans la section locale de la CDU, l’avocat Friedrich Merz a démarré son parcours politique sur les bancs du Parlement européen, où il est élu député de 1989 à 1994.

Père de deux filles et grand défenseur de la famille traditionnelle, Friedrich Merz parle vite mais clairement. Il aime aussi le débat, ne craint pas les controverses. Ce qui en fait un parfait candidat pour les talk-shows télévisés. Après 1994, il est élu en candidat direct au Bundestag. Il s’y fait remarquer par le puissant président de la CDU de l’époque, Wolfgang Schäuble. Deux ans plus tard, Friedrich Merz est élu vice-président du groupe parlementaire des conservateurs (CDU/CSU), avant d’en prendre la présidence en l’an 2000.

Wolfgang Schäuble, Angela Merkel et Friedrich Merz, à l'époque. © ReutersWolfgang Schäuble, Angela Merkel et Friedrich Merz, à l’époque. © Reuters

Cette ascension rapide est également favorisée par le besoin de nouvelles têtes à la CDU, alors plongée dans une tentaculaire affaire de caisses noires. Fin décembre 1999, la secrétaire générale de la CDU Angela Merkel surprend tout le monde en « tuant » son père politique Helmut Kohl, et appelle le parti à poursuivre son chemin sans lui. Toute l’équipe de Kohl est visée par l’attaque. Début 2000, Schäuble démissionne de la présidence du parti, qu’il laisse à Merkel.

Elle finit aussi par se débarrasser du président du groupe conservateur au Bundestag, un certain Friedrich Merz. Celui-ci ne pardonnera jamais à la future chancelière. Dès lors, Merz devient la mouche du coche et le contradicteur n°1 de Merkel au sein du parti. À ses yeux, la politique économique n’est pas assez libérale et la politique sociale et sociétale penche trop à gauche. À l’issue des élections de 2009, Friedrich Merz jette finalement l’éponge et annonce son retrait de la politique.

Pendant dix ans, Merz va écumer les conseils de surveillance de nombreuses banques et entreprises. Il gagne beaucoup d’argent – on sait qu’il s’est acheté deux avions et possède une luxueuse villa non loin du lac de Constance.

Mais personne ne croit plus alors à son retour en politique, si ce n’est son ancien mentor Wolfgang Schäuble, ainsi qu’un groupe connu sous le nom de « Pacte andin », qui regroupe une vingtaine d’hommes puissants, tels le commissaire européen Günther Oettinger (commissaire européen au budget), Volker Bouffier (ministre-président de Hesse), Matthias Wissmann (ancien ministre et ex-président de la Fédération des constructeurs automobiles), ou encore Franz Josef Jung (ancien ministre de la défense). Ce sont eux qui vont convaincre Merz de revenir en politique.

Les patrons de la presse conservatrice et économique soutiennent aussi le retour de ce « vrai » conservateur. Les journaux d’Axel Springer Verlag, premier groupe de presse allemand, n’hésitent pas à évoquer l’avènement de « Frédéric le Grand » (surnom de Frédéric II de Prusse) et le parent de toutes les qualités économiques. Le grand quotidien populaire Bild, qui pilonne consciencieusement Merkel depuis 2015, analyse de manière bienveillante tous ses faits et gestes. Quant au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, il pense que Merz est le meilleur candidat possible contre la montée de l’extrême droite. Entre autres.

Jusqu’à présent, Merz n’a pourtant pas dévoilé grand-chose de ses intentions. Il a évoqué la nécessité d’une grande réforme fiscale, l’un de ces vieux dadas. Il a aussi signé un appel aux côtés de Jürgen Habermas « pour la solidarité européenne », avant de se déjuger en expliquant qu’il refusait tout projet d’assurance-chômage européenne. Enfin, sur l’immigration, il est connu pour avoir lancé, en 2000, un débat national pour redéfinir la « Leitkultur » allemande, c’est-à-dire la « culture de référence ».

Pour le reste, il n’est pas partisan d’un retour en arrière conservateur. « Notre parti ne doit ni glisser vers la droite, ni glisser vers la gauche, il doit juste s’élargir », prévient une vice-présidente de la CDU et ministre de l’agriculture, Julia Klöckner.

Dans les jours qui viennent et jusqu’au jour de l’élection du président de la CDU par 1 001 délégués fédéraux, le 7 décembre prochain à Hambourg, Friedrich Merz ira à la rencontre des adhérents du parti dans le cadre de plusieurs conférences régionales auxquelles Annegret Kramp-Karrenbauer et Jens Spahn, ses principaux concurrents, participeront également.

Pour résumer, la première est la dauphine que MmeMerkel s’est choisie, avec un profil modérée de « Merkel bis », comme expliquent avec plaisir ses adversaires ; le second est un jeune loup très conservateur qui essaye de marquer des points grâce à son jeune âge (le renouveau) et ses critiques acérées contre la politique migratoire de la chancelière.Pourtant, la partie n’est pas gagnée pour Merz, qui, selon les sondages, se trouve légèrement devant ou légèrement derrière Annegret Kramp-Karrenbauer. Le chouchou des libéraux devra se méfier de cette femme discrète mais combative qui s’appuie tant sur ses propres réseaux que sur ceux de la chancelière au sein de la CDU.

Celle que l’on surnomme « AKK » sait mener une campagne électorale. Elle a ainsi réussi à se maintenir à la présidence de la Sarre en mars 2017, alors que tout semblait perdu pour les conservateurs face au fameux « effet Schulz » (engouement passager pour le candidat social-démocrate de l’époque Martin Schulz). Aujourd’hui, certains prédisent aussi qu’elle pourrait bien venir à bout de « l’effet Merz ».

Ceci d’autant plus que Friedrich Merz n’a pas fini de s’expliquer : il ne travaille pas seulement pour BlackRock mais aussi pour des banques privées comme HSBC Trinkhaus & Burkhardt, un établissement lui aussi impliqué dans le scandale CumEx, et donc susceptible de recevoir la visite des enquêteurs du parquet de Cologne.

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