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En Roumanie, le déshonneur de la « social-démocratie »

Dans ce pays, c’est la social-démocratie qui s’attaque à l’État de droit, sans susciter de réaction de ses partis frères. Elle continue cependant de bénéficier d’une base électorale significative.

La répression et l’obstination. Voilà la réponse des autorités gouvernementales aux manifestations anti-corruption ayant rassemblé des dizaines de milliers de Roumains ces derniers jours. Si les mobilisations récentes doivent beaucoup à la diaspora à la faveur de l’été, cela fait dix-huit mois que la société civile conteste l’affaiblissement de l’Etat de droit auquel se livre la majorité au pouvoir, dominée par le Parti social-démocrate (PSD) en alliance avec les libéraux-conservateurs de l’ALDE. Pour l’instant, les partis frères de ces formations sont aux abonnés absents.

Vendredi 10 août, la manière forte a carrément été employée pour disperser les manifestants. Plusieurs figures du PSD ont même regretté que seuls des gaz lacrymogènes et des canons à eux aient été utilisés. Le parti entend bien continuer ses assauts contre les figures, les institutions et les règles censées lutter contre la corruption, qui gangrène encore les structures publiques de ce pays. La cheffe du parquet anti-corruption (DNA), Laura Codruta Kövesi, a ainsi été limogée au mois de juillet. Elle s’opposait ouvertement à des réformes pénales et judiciaires, promues par le PSD, et visant à amoindrir la possibilité et la sévérité de certaines poursuites. Le président Klaus Iohannis, lui aussi hostile aux menées de la majorité actuelle, a vu récemment le budget de son administration être diminué de 20%.

Liviu DragneaLiviu Dragnea

À la manoeuvre, on trouve le dirigeant du PSD, Liviu Dragnea, qui ne peut pas assumer de fonction gouvernementale en raison de deux condamnations judiciaires (pour fraude électorale et détournement de fonds publics), et d’une troisième procédure ouverte à son encontre pour détournement de fonds européens. L’homme tient si bien son parti et ses députés qu’il est parvenu à déloger un Premier ministre de son propre camp, Sorin Grindeanu, avec lequel il s’était brouillé. Six mois plus tard, en janvier dernier, c’était au tour de son successeur Mihai Tudose d’annoncer sa démission, à la suite d’un conflit avec le ministre de l’Intérieur, très proche de Dragnea. C’est désormais Viorica Dancila, totalement inféodée à ce dernier, qui dirige le gouvernement.

Au plan partisan, il semble donc qu’au relâchement disciplinaire et au regain d’activité factionnelle qui s’étaient manifestés à partir du milieu des années 2000, s’est substituée une reprise en main assez réussie et drastique de la part du fameux Dragnea. Au plan national, on assiste à une dérive autoritaire contre l’État de droit. Mais contrairement à ce qui se passe en Hongrie ou en Pologne, cette dérive ne se fait pas depuis la droite.

Un parti héritier du communisme 

Le PSD appartient en effet, statutairement du moins, à la social-démocratie européenne. Il est membre du Parti des socialistes européens (PSE), et ses élus à Bruxelles siègent dans le groupe des socialistes et démocrates (S&D). Sa généalogie est passablement compliquée. Le parti a émergé en tant que tel en 2001, à la suite de la fusion du PDSR (Parti de la social-démocratie en Roumanie) et du PSDR (Parti social-démocrate roumain).

Le premier appareil, de loin le plus important, était issu d’une faction du Front national du salut (FSN), grand gagnant des élections libres de 1990 et successeur officieux du Parti communiste de la dictature de Ceausescu. Le PDSR fut notamment dirigé par Ion Iliescu (toujours président honoraire de l’actuel PSD), un dirigeant communiste peu à peu mis sur la touche, qui prit part à la révolution de 1989 et devint président du pays durant une dizaine d’années.

Le second appareil, le beaucoup plus modeste PSDR, s’affichait comme l’héritier du courant authentiquement social-démocrate qui avait existé en Roumanie dès la fin du 19ème siècle. Son implantation électorale était restée très réduite jusqu’à l’instauration du régime communiste, de même qu’après celle de la démocratie libérale. Ironie du sort, le PSDR avait coopéré avec l’autre faction issue du FSN, le PD, qui est resté membre du PSE et de l’Internationale socialiste jusqu’en 2005, date à laquelle il officialisa un tournant libéral qui le fit rejoindre le PPE (droite européenne). Le PD s’est ensuite fondu dans des formations libérales-conservatrices, dont le PNL est aujourd’hui le dernier avatar, et constitue l’opposition principale aux sociaux-démocrates.

Moralement discrédité par les affaires qui le touchent et par son recours à la répression contre les manifestants de cet été, le PSD peut néanmoins compter sur une base électorale significative. Dans le pire des cas, comme en 2008, il a réuni un tiers des suffrages. En décembre 2016, date du dernier scrutin général, il a obtenu le score de 45,5%, un étiage devenu rarissime pour les sociaux-démocrates européens – seuls les Maltais ont fait mieux récemment… Le parti est surreprésenté dans les zones rurales, au sein de la population âgée et peu diplômée.

Pour le comprendre, les politistes proposent plusieurs explicationsClara Volintiru et George Stefan font valoir que le PSD a perpétué des rapports clientélistes dans ses bastions locaux, qui l’ont aidé à mobiliser son électorat de façon particulièrement efficace. Les « réseaux territoriaux » du parti jouent encore à plein. En ce qui concerne les dernières élections législatives, Mihnea Stoica estime par ailleurs que la faiblesse réformatrice du gouvernement technocratique de Dacian Cioloș a désavantagé l’opposition libérale, de même que les souvenirs de l’austérité pratiquée par cette dernière lorsqu’elle était au pouvoir. Grigore Pop-Eleches, de son côté, s’est interrogé il y a quelques années sur la remarquable résilience des partis successeurs du communisme en Roumanie, dont le PSD fait partie.

Selon lui, les caractéristiques du régime communiste roumain et de la transition de 1989 recèlent un fort pouvoir explicatif. Premièrement, le recours de Ceausescu au nationalisme aurait privé l’opposition anticommuniste d’une arme idéologique importante, que les élites formées sous sa férule ont mieux su manier. Deuxièmement, le niveau répressif du régime était tel que l’opposition aurait été empêchée de se rassembler, de s’organiser et de s’exercer à des tâches de pouvoir, davantage que dans d’autres pays de l’Est. Troisièmement, les plus réformistes du régime ayant eux aussi été écartés par le dictateur, ils auraient pu apparaître comme des contestataires ne méritant pas la même opprobre, sans avoir eu à subir le même degré de répression et de désorganisation que l’opposition anti-communiste.

L’artificialité de la famille sociale-démocrate élargie

À l’heure où ces lignes sont écrites, le PSE n’a toujours rien exprimé à propos de la situation en Roumanie. Cela confirme la faiblesse de cette fédération de partis, peu réactive, percluse de divisions et sans capacité de contrainte aucune. Car même s’il se prononçait contre le PSD, ce dernier n’aurait pas grand-chose à perdre. L’essentiel de ses ressources est puisé dans l’arène nationale plus que communautaire. Les seules sanctions importantes seraient celles provenant de l’UE, à l’encontre de l’État lui-même.

Quant au PSE, il souffre des handicaps structurels propres à toutes les fédérations de partis (faible autonomie vis-à-vis des entités qui les composent, et absence de lien direct avec les militants comme avec les électeurs). Il souffre aussi d’handicaps plus conjoncturels, tels que la médiocrité de son personnel dirigeant, et l’affaiblissement de tous les partis qui auraient pu prétendre à un leadership inspiré de la famille (le SPD est fragilisé et subalternisé par la CDU, le Labour est sur la voie du Brexit, le PS français est effondré…).

La situation confirme plus profondément, s’il en était besoin, le caractère artificiel de l’attribution du label social-démocrate. C’est surtout la persistance de cette artificialité qui est frappante. Au tournant des années 2000, beaucoup d’observateurs comptaient pourtant sur un alignement progressif des scènes politiques d’Europe occidentale et orientale, ou en tout cas sur l’attraction des « modèles » partisans de l’Ouest. Bientôt trente ans après les transitions démocratique à l’Est, la famille sociale-démocrate (mais elle n’est pas la seule) semble finalement avoir été faiblement intégratrice. Et ce n’est pas en pleine crise structurelle de sa propre identité qu’elle pourrait l’être davantage.

Le PSD apparaît comme un cas d’école d’adoption opportuniste du label social-démocrate, dont les effets ont été quasi-nuls comparés à ceux que l’on peut attribuer à sa généalogie propre, et aux structures nationales de la compétition politique roumaine. Il n’en reste pas moins que le PSE a un jour accepté ce parti dans ses rangs. Son silence face aux dérives de ce dernier reste entièrement coupable.

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