#France #USA #MACRON Thriller à plus de 12 milliards de dollars : le rachat d’un fleuron de l’industrie tricolore, la branche énergie d’#Alstom par #GeneralElectric

 

Affaire Alstom – General Electric : Frédéric Pierucci, l’homme qui en sait trop

Affaire Alstom - General Electric : Frédéric Pierucci, l'homme qui en sait trop Jeffrey Immelt, PDG de General Electric jusqu’en 2017, et Patrick Kron, ancien dirigeant d’Alstom. (Sébastien Bozon/AFP–Georges Gobet/AFP)

EXCLUSIF. Après les confidences explosives de cet ancien cadre d’Alstom, Patrick Kron, ex-PDG du groupe, est convoqué ce mercredi devant une commission d’enquête parlementaire.

Par Matthieu Aron, avec Caroline Michel

Publié le 04 avril 2018 à 09h24

Jeudi 8 mars, centre carcéral de Moshannon Valley. Ce matin, il a neigé, et le thermomètre affiche des températures polaires. Un homme vêtu de la mince combinaison grise dévolue aux prisonniers se dirige vers le parloir en grelottant. Il parcourt une enfilade de couloirs avec toujours le même sentiment d’irréalité et l’impression tenace d’être dans un mauvais rêve. Moshannon Valley est une prison privée, entourée de gigantesques barbelés, plantée à plus de 1.000 mètres d’altitude sur un plateau désertique en plein cœur de la Pennsylvanie. On y compte 1.700 détenus, tous étrangers, pour la plupart latinos, il y a quelques Serbes aussi, et un unique Français : lui, Frédéric Pierucci, l’homme qui tremble et dont le cauchemar n’en finit pas.
Voilà maintenant cinq longues années que ce quinquagénaire, longtemps sans histoire, est aux prises avec la justice américaine, ballotté de séjours carcéraux en tribunaux, « otage », disent ses proches, d’intérêts politico-économiques qui le dépassent. Ce 8 mars pourtant, malgré le froid, le matricule 21613-014 a recouvré un peu d’énergie et d’espoir. Il a rendez-vous avec deux députés français, venus tout exprès de Paris, Olivier Marleix (Les Républicains) et Natalia Pouzyreff (La République en Marche), le président et la vice-présidente de la commission parlementaire qui enquête sur un thriller à plus de 12 milliards de dollars : le rachat d’un fleuron de l’industrie tricolore, la branche énergie d’Alstom (70% de l’activité du groupe, contre 30% pour le secteur transport) par une société américaine, General Electric. Les deux élus ont mis plus d’un mois à obtenir des autorités américaines le simple droit de rendre visite à Frédéric Pierucci. Sans doute parce que le prisonnier de Moshannon Valley connaît toutes les coulisses, ou presque, de ce qui pourrait devenir un jour un scandale d’Etat.

Affaire ultrasensible

Ancien vice-président des ventes de la branche énergie d’Alstom, il a toujours refusé de parler en dehors du cadre de l’enquête judiciaire. Mais, en ce mois de mars, il a décidé de ne plus se taire. « J’ai traversé trop d’épreuves », dit-il. Et, dans le parloir de la prison glacée, face aux deux députés, il ouvre les vannes.

« Au sein d’Alstom, Frédéric Pierucci n’était qu’un simple rouage. Il a payé pour d’autres, bien plus haut placés. »

C’est ce qu’assure aujourd’hui à « l’Obs » le président de la commission d’enquête qui doit rendre ses conclusions mi-avril. D’ici là, tous les protagonistes de ce dossier gigogne – que l’on avait cru, à tort, oublié – auront été interrogés. Comment la branche énergie d’Alstom, qui fabrique, entretient et renouvelle tous les turboalternateurs de nos dix-neuf centrales nucléaires (75% de notre production d’électricité nationale), et qui fournit les turbines de nos quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, est tombée, en décembre 2014, dans l’escarcelle de l’américain General Electric ?
L’affaire est ultrasensible, et ses enjeux sont colossaux. Elle ressemble à une partie de poker menteur, mais, à l’arrivée, les questions que se posent les députés sont assez simples. Le PDG de l’époque, Patrick Kron, a-t-il bradé Alstom pour échapper à des poursuites qui le visaient personnellement, cédant ainsi à un chantage exercé par les Etats-Unis ? Si oui, qui, au sommet de l’Etat français, savait ce qui était en train de se tramer ? Hollande, Valls, Macron, Montebourg ? Dans ce cas, quelles raisons, autres que celles qui ont été avancées officiellement, ont pu alors conduire le gouvernement à sacrifier une entreprise aussi stratégique ? Auditions après auditions, la commission remonte la chronologie.
Frédéric Pierucci. (Coll. particulière)
Tout commence avec Frédéric Pierucci. Sa vie, comme l’avenir de son groupe, bascule le 14 avril 2013, à 20 heures, lorsqu’il atterrit à New York pour un voyage d’affaires. Dès sa sortie de l’avion, il est cueilli par des policiers qui, sans un mot d’explication, le menottent dans le dos et le conduisent au siège du FBI, où il est enfermé dans une salle d’interrogatoire, puis attaché à une longue barre de fer encastrée dans le mur.
« Mon fils ne comprenait rien, il était convaincu que les policiers s’étaient trompés », raconte à « l’Obs » son père, Michel. Mais le FBI a bel et bien ciblé l’ingénieur français. Après plusieurs heures d’attente, un procureur finit par lâcher :

« Vous avez été interpellé dans le cadre des poursuites pour corruption que nous avons engagées contre votre société. Et je vous conseille vivement de ne pas appeler votre entreprise… On aimerait que vous fassiez des choses pour nous. »

L’ingénieur a bien entendu : le procureur lui propose un deal. « On lui a suggéré de devenir une sorte d’indic au sein d’Alstom, raconte encore son père, mais Frédéric a refusé de rentrer dans ce jeu. »
Le vice-président des ventes veut d’abord savoir de quoi il est accusé, payer une caution et préparer sa défense sans entrave. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent en Amérique ? L’ingénieur va tomber de haut. Cinq jours après son arrestation, le tribunal de New Haven rejette sa demande de remise en liberté, alors qu’Alstom a mis sur la table une caution dépassant un million de dollars !

Dans le collimateur du DOJ

Au regard du dossier, exposé à l’audience, l’intransigeance des juges est incompréhensible. Les faits reprochés au cadre de la branche énergie sont en effet très anciens. Ils datent de 2002. A cette époque simple directeur commercial, Frédéric Pierucci a été l’un des nombreux artisans d’un contrat remporté par Alstom en Indonésie. Ce marché – la construction d’une centrale électrique pour un montant de 118 millions de dollars – a donné lieu à des pots-de-vin. Frédéric Pierucci ne le nie pas. Il a bien participé à l’une de ces entreprises de corruption qui gangrènent l’économie mondiale. Mais à aucun moment il n’a été décisionnaire pour le versement de ces commissions. Pas plus qu’il ne s’est enrichi personnellement.
Les procureurs américains le savent bien, alors pourquoi s’acharnent-ils sur lui ? Nous nous sommes procuré la retranscription des débats du 19 avril 2013 au cours desquels sa remise en liberté a été refusée. Lors de cette audience, le procureur David Novick révèle sans ambages les dessous de la bataille qu’il a engagée contre Alstom. « Cette entreprise, explique-t-il, est poursuivie dans de nombreux pays, en Suisse, au Royaume-Uni, en Italie. Aux Etats-Unis, elle s’était engagée à coopérer avec le Département de la Justice [le DOJ, le ministère de la Justice américain, NDLR], mais elle a trahi à plusieurs reprises notre confiance. Alstom, qui devait nous aider, œuvre en réalité de façon lente et fragmentaire. Son attitude est pour le moins opaque. » En clair, la multinationale se moque de la justice américaine et le représentant de l’accusation, en arrêtant un cadre, veut faire un exemple pour pousser la hiérarchie d’Alstom à collaborer.

Patrick Kron, alors PDG d’Alstom, en décembre 2014. (Georges Gobet/AFP)
Le procureur dit juste, au moins sur un point : cela fait en effet longtemps que la société française est dans le collimateur des Etats-Unis. Devant le tribunal de New Haven, Frédéric Pierucci découvre que l’enquête du FBI a démarré… trois ans avant son arrestation. Fred Einbinder, un ancien directeur juridique du groupe, confirme aujourd’hui :

« Nous avons été mis sous investigation par le DOJ au premier trimestre 2010. A cette époque, nous croulions sous les poursuites pour corruption dans le monde entier, je devais piloter un groupe de trente-deux avocats internationaux.

Avec les enquêteurs américains, je savais que cela était infiniment plus risqué qu’avec, par exemple, les Suisses. J’ai aussitôt conseillé au PDG de négocier avec le ministère de la Justice américain, mais Patrick Kron n’en fait qu’à sa tête, il a préféré m’écarter. Il a voulu jouer au plus malin avec les Américains. »

Devant la commission d’enquête, à Paris, le 15 mars dernier, Bruno Vigogne, le directeur des affaires internes d’Alstom, par ailleurs un ancien officier de gendarmerie, a confirmé l’exactitude de ce témoignage.
Si Patrick Kron avait pris plus aux sérieux les injonctions américaines, les choses se seraient-elles passées autrement ? Toujours est-il que le FBI n’a plus lâché Alstom, d’autant plus sûr de la justesse de sa mission que, depuis le milieu des années 2000, les autorités américaines ont décidé de faire de la lutte contre la corruption internationale l’un de leurs chevaux de bataille. Le ministère de la Justice considère qu’un lien même ténu avec les Etats-Unis (par exemple, un paiement en dollars ou un échange via une boîte mail aux Etats-Unis) lui permet de poursuivre à peu près n’importe qui, n’importe quand, n’importe où dans le monde.

Comme un détenu de Guantánamo

Ses enquêteurs disposent de moyens à faire pâlir d’envie leurs homologues français : écoutes de la National Security Agency (NSA), unité spéciale au sein du FBI, et possibilité de recourir à des « infiltrés ». Pour Alstom, les Américains ont ainsi récupéré plus d’un million de mails et réussi, contre la promesse d’une peine minime, à retourner un cadre et à lui faire porter un micro caché durant plus d’un an et demi. D’autres grandes entreprises européennes, en particulier françaises, ont été passées au crible de la même manière. Avant Alstom, le DOJ avait ainsi obtenu la condamnation de Total, Alcatel ou Technip, sans compter les procédures conduites contre les banques, BNP Paribas, le Crédit agricole ou, plus récemment, la Société générale.
Si ces poursuites tous azimuts constituent un incontestable progrès dans la lutte contre la grande corruption internationale – que la justice française n’a ni les moyens ni la volonté de mener –, elles se soldent chaque fois par des amendes de dizaines ou de centaines de millions de dollars qui entrent dans les caisses du Trésor américain, et elles contribuent à déstabiliser des concurrents étrangers. Menée au nom de la morale et du libre-échange, cette « croisade » participe donc aussi d’une véritable stratégie économique.
Michel Pierucci, père de Frédéric, estime que son fils paie pour d’autres. (Bruno Coutier pour L’Obs)
Lorsqu’il est arrêté, au printemps 2013, Frédéric Pierucci n’en a pas encore conscience. Mais il va le comprendre assez vite. A sa sortie du tribunal de New Haven, il est entravé comme un détenu de Guantánamo, des chaînes entourant son torse, ses pieds, ses mains. On lui fait enfiler un uniforme orange et on le jette dans une fourgonnette blindée, direction la prison de Wyatt, dans l’Etat de Rhode Island. Un sarcophage de béton, avec, en lieu et place des fenêtres, d’étroites meurtrières d’à peine 15 centimètres de large. Un établissement dit « de haute sécurité » de niveau 4, le plus élevé dans la classification américaine, où sont enfermés les criminels endurcis et où, selon le rapport annuel de son administration pénitentiaire en 2013, plusieurs cas d’abus sexuels ont été signalés et deux détenus sont morts. L’épouse de Frédéric Pierucci, la mère de ses quatre enfants, s’interroge encore aujourd’hui :

« Pourquoi a-t-on infligé un tel traitement à mon mari ? Quel message a-t-on voulu envoyer à ses supérieurs ? »

Pendant quatorze mois, l’ingénieur subit l’humiliation des fouilles corporelles intégrales et une dangereuse promiscuité dans un dortoir de cinquante-quatre lits. Ne jamais effleurer un autre détenu, ne jamais soutenir un regard, ne jamais se doucher nu. Il apprend le code des taulards et perd une quinzaine de kilos tant la nourriture est infecte, le coût d’un repas ne dépassant pas un dollar. Privatisation oblige, tout est calculé au centime près, y compris le nombre de gardiens.. Pas de personnel pour surveiller la cour extérieure de promenade, qui reste désespérément fermée. Le prisonnier ne voit plus jamais la lumière du jour. A chaque interrogatoire, les procureurs américains augmentent leur pression. Ils exigent des confessions sur tous les marchés passés par Alstom, sur le rôle joué par sa hiérarchie, à commencer par le PDG, Patrick Kron. Ils le menacent d’une peine à perpétuité s’il ne plaide pas coupable. Frédéric Pierucci finit par craquer. Il accepte de négocier.

« Mouton noir »

Au siège d’Alstom, à Levallois-Perret, près de Paris, c’est la consternation. Déjà, dans les jours qui avaient suivi son arrestation à New York, un mail d’alerte avait été envoyé à une cinquantaine de responsables susceptibles de voyager aux Etats-Unis. Désormais, il y a véritablement péril en la demeure. Avec son plaider coupable, Pierucci met en danger tous les dirigeants de la société. Il est en outre devenu un témoin gênant, un « mouton noir ». Il est urgent de couper les ponts. Alstom le licencie, brutalement. L’un de ses avocats, Markus Asshoff, du cabinet Taylor Wessing, s’indigne :

« Alors qu’il était emprisonné, ils ont osé invoquer comme motif son absence prolongée ! »

La multinationale abandonne son salarié en rase campagne. L’avocat dit encore :

« Alstom a toujours refusé de nous transmettre les documents qui démontraient que Frédéric Pierucci avait agi à l’époque du contrat indonésien comme n’importe quel directeur commercial du groupe. Alstom a préféré faire payer un lampiste ! »

Fin juillet 2013, la tension monte encore d’un cran. Un nouveau cadre de la société, très haut placé celui-là, Lawrence Hoskins, le patron des ventes du groupe pour toute la zone Asie, est à son tour mis en accusation par le FBI. Chez Alstom, la panique est à son comble. Qui sera le prochain sur la liste ? Le PDG lui-même ? Encore aujourd’hui, Patrick Kron nie farouchement avoir été « inquiété à titre personnel » : « J’ai fait savoir aux enquêteurs américains que j’étais à leur disposition pour répondre à leurs questions. Ils ne l’ont pas jugé nécessaire. »

« Il serait le fusible »

Tout récemment, le 15 mars 2018, l’un de ses subordonnés de l’époque, Pierre Laporte, alors responsable juridique chez Alstom Grid (la branche du groupe spécialisée dans le transport d’électricité), a pourtant soutenu le contraire devant la commission d’enquête parlementaire. Sous serment, il a déclaré qu’au cours de l’année 2013 Patrick Kron avait rencontré les procureurs américains et que ceux-ci lui avaient « fait clairement comprendre avoir en leur possession de nombreux éléments pour le mettre en prison ».
Une version corroborée par l’ancien ministre de l’Economie Arnaud Montebourg, qui, devant la même commission et lui aussi sous serment, s’est dit convaincu qu' »une pression physique s'[était] exercée sur Patrick Kron, sous la forme d’une menace d’arrestation ». Que cette menace ait été réelle ou non, Patrick Kron avait au moins une certitude : une fois les investigations du FBI et du Département de la Justice achevées, sa société serait inéluctablement condamnée à payer une amende record. Le cabinet d’études Nomura allait même jusqu’à pronostiquer une somme de 1,25 milliard d’euros ! Est-ce pour cela qu’il a opté pour la plus radicale des solutions ?
Mars 2015. Emmanuel Macron, ministre de l’Economie, et la présidente de GE France, Clara Gaymard. (Jacques Demarthon/AFP)
Le 24 avril 2014, alors que Frédéric Pierucci, incarcéré depuis plus d’un an, prend son petit déjeuner, il manque de tomber à la renverse en découvrant, via le poste de télévision du réfectoire de la prison, le scoop de l’agence Bloomberg : Alstom vend 70% de ses activités – en clair, toute sa branche énergie – à l’américain General Electric. Son père raconte :

« En une fraction de seconde, Frédéric a eu les réponses à toutes les questions qu’il se posait depuis si longtemps. Il a compris qu’il serait le fusible, le seul à payer. Et que c’est ainsi que Kron comptait s’en tirer, en vendant sa société. »

Le PDG ne prend pas seulement au dépourvu son ancien salarié. Arnaud Montebourg, alors à Bercy, est tout aussi estomaqué. Lui aussi apprend la nouvelle en regardant le journal télévisé. Comme, d’ailleurs, la déléguée interministérielle à l’intelligence économique, Claude Revel, qui, de par ses fonctions, aurait dû être la mieux informée. Devant la commission parlementaire, elle assure qu’elle n’a rien vu venir. Pis, elle ne savait même pas qu’un cadre d’Alstom était détenu dans une prison de haute sécurité américaine : « Je n’ai eu connaissance de son arrestation qu’à la fin de l’année 2015 ou au début de 2016 [soit un an et demi ou deux ans après], alors que je n’étais plus déléguée. J’ai été consternée car personne ne m’avait prévenue. Je n’ai vu passer aucune note à ce sujet. »

« Installer un détecteur de mensonges ? »

Le fautif ? Patrick Kron, qui, à en croire les responsables politiques, aurait gardé le plus grand secret sur les déboires du groupe outre-Atlantique. A cette période, le PDG rencontre pourtant régulièrement Arnaud Montebourg, pour évoquer notamment des commandes publiques de trains ou de rames de métro. Pas une fois l’enquête américaine n’est au menu de la conversation, pas une fois il n’est question de céder la branche énergie à General Electric. Au printemps 2014, après le rachat d’Alstom par GE, Montebourg s’en étrangle de rage à la tribune de l’Assemblée : « Est-ce que je dois aller installer un détecteur de mensonges dans son bureau ? » Puis il convoque le grand patron.
Les deux hommes ont gardé le même souvenir de cet entretien. Exécrable. D’après Montebourg, Kron aurait été jusqu’à lui faire du chantage :

« Si vous tentez de bloquer la vente, je vous colle un plan social et je vire illico 5.000 personnes. »

Pour Patrick Kron, « Montebourg se décrit en pompier, il était en l’occurrence un pyromane ». La suite est connue : Arnaud Montebourg essaiera en vain de s’opposer à l’accord Alstom-GE, mais François Hollande finira par l’approuver, conseillé par Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Elysée chargé des questions économiques.
Est-il, lui aussi, dans l’ignorance des pressions qui s’exercent sur le PDG ? L’ancien banquier de chez Rothschild (la banque conseil d’Alstom) a pourtant, fin 2012, peu de temps après son arrivée à l’Elysée, passé commande auprès de l’APE (Agence des Participations de l’Etat) d’un rapport sur l’avenir du groupe énergétique français, dont l’un des actionnaires (Bouygues) souhaitait vendre ses participations. Etonnante coïncidence, cette étude explorait la piste d’un rapprochement avec… General Electric – un an avant sa réalisation. Tout aussi curieusement, ce document n’aurait jamais été transmis au ministère de l’Economie, c’est du moins ce qu’affirme Arnaud Montebourg.
Le 2 octobre 2017, à Grenoble, Arnaud Montebourg , invité par l’intersyndicale, présente devant les salariés un plan pour préserver les emplois de General Electric Hydro-Alstom. (Jeff Pachoud/AFP)
En 2016, devant la commission des Affaires économiques et sociales, Emmanuel Macron jurera que la vente d’Alstom l’a « pris par surprise ». Puis, répondant à un député qui faisait état des pressions de la justice américaine dans ce dossier, il lâchera :

« Je ne dirai pas que ma conviction intime ne rejoint pas la vôtre sur certaines de vos interrogations. A titre personnel, en effet, j’étais moi-même persuadé du lien de cause à effet entre cette enquête et la décision de M. Kron, mais nous n’avons aucune preuve. »

Cette absence de preuve formelle permet aujourd’hui à l’ex-PDG d’Alstom de dénoncer les « pires théories complotistes » dès qu’un député ou un journaliste l’interroge sur l’éventuel chantage auquel il aurait été soumis.
Une chose est sûre, pourtant : si cette vente a entraîné pour la France la perte d’une entreprise majeure, elle a aussi fait gagner énormément d’argent à quelques-uns. Olivier Marleix, le président de la commission d’enquête, s’insurge :

« Sur la place de Paris, il n’y a pas une banque d’affaires, un cabinet d’avocats ou une agence en communication qui n’en ait pas profité. Cette transaction a rapporté 600 millions d’euros à ces différents intermédiaires. Dans ces conditions, comment s’étonner que personne n’y ait trouvé à redire. »

Frédéric Pierucci, lui, a été passé « par pertes et profits », déplore son avocat le bâtonnier Paul-Albert Iweins.
Après avoir effectué quatorze mois de détention dans le Rhode Island sans avoir été jugé, l’ingénieur a été autorisé à revenir à Paris. Il a dû ensuite repartir aux Etats-Unis pour enfin comparaître devant un tribunal. En septembre 2017, il a été condamné à une peine très lourde de trente mois d’emprisonnement et, donc, a été de nouveau incarcéré, cette fois en Pennsylvanie. Il a bien réclamé le droit d’effectuer la fin de sa peine en France. En vain. En dernier recours, sa famille vient d’écrire au président Macron pour lui demander d’obtenir une grâce de la part de Donald Trump. Plusieurs anciens ministres et parlementaires français ont aussi décidé d’exprimer leur soutien dans « l’Obs » (voir encadré). Me Iweins s’insurge

« Dans cette histoire, des cadres ont vu leur vie brisée, Alstom a dû payer une amende monstrueuse, les salariés vivent dans un avenir incertain [deux ans après la vente du secteur énergie aux Américains, l’activité transport est en passe de passer sous le contrôle de l’allemand Siemens]. En revanche, à cette occasion, le PDG, lui, s’est enrichi, voilà le vrai scandale. »

Pour avoir cédé la branche énergie de son groupe à GE, Patrick Kron a en effet engrangé un bonus estimé à plus de 4 millions d’euros.
Matthieu Aron, avec Caroline Michel
La colère d’anciens ministres

« Monsieur le président de la République, je suis l’épouse et nous sommes les parents de Frédéric Pierucci, actuellement incarcéré aux Etats-Unis, à la suite de sa condamnation à la peine de trente mois d’emprisonnement le 25 septembre 2017. Nous nous permettons d’attirer de nouveau votre attention sur sa situation aux fins de solliciter une grâce présidentielle auprès du président des Etats-Unis, M. Donald Trump. » La lettre est datée du 18 mars. Ultime tentative pour faire libérer un mari et un fils, après un premier courrier envoyé fin 2017 à Emmanuel Macron qui est demeuré sans réponse.

Mais, aujourd’hui, la famille de l’ancien cadre d’Alstom n’est plus seule à se mobiliser. D’anciens ministres, de gauche comme de droite, et des parlementaires dénoncent également l’inertie des autorités françaises. « La justice américaine s’est arrogé des droits inquisitoriaux à l’encontre de Frédéric Pierucci », déclare Jean-Pierre Chevènement, successivement ministre de l’Industrie, de l’Education, de la Défense et de l’Intérieur, sous François Mitterrand puis Jacques Chirac. « Je suis favorable à son transfèrement, ajoute-t-il. Il faut le libérer, on a atteint dans cette affaire les limites du supportable, on les a même dépassées. »

Tandis que Pierre Lellouche fait remarquer : « Pierucci est le lampiste parfait : il a fait son boulot. Il paie pour tous ceux qui ont monté ces opérations. » L’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires européennes puis au Commerce extérieur dans le gouvernement Fillon va jusqu’à s’inquiéter de la sécurité de l’ingénieur : « J’ai peur qu’il lui arrive quelque chose. La justice américaine ne connaît que le rapport de force, elle joue dur, elle est hors de contrôle. » Le président de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale et député Les Républicains Olivier Marleix a, lui aussi, fait parvenir un courrier personnel à Emmanuel Macron pour appuyer la demande de transfèrement de Frédéric Pierucci. Il n’a reçu en retour qu’une « lettre polie ».

Pourtant, s’insurge Arnaud Montebourg, ministre de l’Economie sous François Hollande, « ce n’est pas Frédéric Pierucci qui devrait être en prison, mais son PDG, Patrick Kron, qui est le vrai responsable de tout ce fiasco ». Le député du Pas-de-Calais Daniel Fasquelle, proche de Nicolas Sarkozy, se montre même encore plus sévère : « Les dirigeants d’Alstom se sont désintéressés du sort de Frédéric Pierucci. Kron s’est sorti de cette affaire avec un beau bonus. C’est ce qui me choque le plus : que Pierucci soit en prison et que Kron touche un chèque. C’est le capitaine qui abandonne le navire et se sauve en abandonnant l’équipage. »

Matthieu Aron, avec Caroline Michel

Matthieu Aron, avec Caroline Michel
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