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Djouhri, histoires secrètes

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Selon les documents obtenus par Mediapart, l’intermédiaire proche de Nicolas Sarkozy, écroué à Londres dans l’affaire des financements libyens, a sorti 4 millions d’euros en espèces entre 2006 et 2010, et acheté, en 2011, 475 000 euros de diamants. La perspective de son audition en France effraie dans les milieux politiques de droite qui l’ont protégé.

« Tu te mets à ma droite, tu sors ta bite, tu mets Hollande, Valls, les juges, les flics – peut-être pas tous les flics. Et là, on leur pisse dessus, et c’est pas de la pluie fine… » Voilà ce qu’Alexandre Djouhri, tel Joe Pesci dans Casino de Martin Scorsese, promettait aux enquêteurs français dans une écoute téléphonique, avant d’être interpellé le 8 janvier dernier à Londres.

Remis en liberté sous contrôle judiciaire durant un mois et demi, l’intermédiaire français proche de Nicolas Sarkozy a été réincarcéré le 27 février, trois jours après la tentative d’assassinat dont a été victime l’ancien directeur de cabinet de Kadhafi, Bachir Saleh, à Johannesburg. Grièvement blessé, ce dernier, longtemps partenaire de Djouhri dans les financements libyens, a quitté l’hôpital.

Les enquêteurs français redoutaient de voir Djouhri quitter Londres entre deux pointages au commissariat. À moins que la justice britannique n’en décide autrement lors de l’examen de la demande de remise à la France, prévu le 17 avril, cette option est désormais fermée. Sauf surprise, l’intermédiaire devrait être entendu par les juges français qui ont signé en décembre, après de vaines convocations, un mandat d’arrêt contre lui, ceux qu’il appelle les « fatigués de la timbale », ces « malades » qui ont « besoin de blouses blanches ».

Alexandre Djouhri - cliché non daté obtenu par Mediapart. © DRAlexandre Djouhri – cliché non daté obtenu par Mediapart. © DR

Les cavales sur fond de secrets d’État, Djouhri connaît. En mai 2012, c’est lui qui a exfiltré Bachir Saleh, menacé d’interpellation, de Paris vers le Niger. Déjà, il y a plus longtemps, en 1995, alors qu’il se présente faussement comme un chef de poste des services secrets français, Djouhri recommande le départ à Didier Schuller dans l’affaire des HLM des Hauts-de-Seine. Ce dernier, craignant pour sa vie, quitte précipitamment la Suisse pour Saint-Domingue.En 1997, Alexandre Djouhri fréquente assidûment les bureaux genevois d’Alfred Sirven, l’ancien directeur des affaires générales du groupe pétrolier Elf-Aquitaine, lorsqu’il prépare sa fuite aux Philippines. À l’époque, Djouhri n’est encore qu’une pièce rapportée d’un mystérieux dispositif.

Sous les présidences de Jacques Chirac puis de Nicolas Sarkozy, l’ancien voyou gagne en influence comme aucun intermédiaire avant lui. « C’est un Traboulsi [Samir Traboulsi, célèbre intermédiaire des années Mitterrand – ndlr] puissance mille », juge un avocat, qui se souvient qu’il avait « son QG » à l’hôtel Bristol « avec le patron des services », un certain Bernard Squarcini. « C’était hallucinant : un scénariste de film ne l’aurait même pas imaginé… »

Ses relations successives avec les équipes des deux présidents le propulsent au cœur de l’appareil d’État, dans des réunions stratégiques, des conciliabules secrets pour emporter des marchés internationaux, et les commissions qui vont avec. La première découverte des enquêteurs concerne des fonds libyens orientés par Djouhri vers les comptes des ex-secrétaires généraux de l’Élysée, Dominique de Villepin et Claude Guéant – 489 143 euros pour Villepin international, 500 000 euros pour rembourser l’appartement de Guéant.

Mais selon les documents auxquels Mediapart a eu accès, il y a aussi le cash, sorti de ses comptes, 4 millions d’euros entre 2006 et 2010. Il y a également de mystérieux achats de diamants en 2011. Des complicités au Crédit agricole de Genève qui lui ont permis de blanchir des fonds via des comptes clients. Sans parler de l’étonnante familiarité de l’intermédiaire avec Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, ainsi qu’avec des patrons d’industrie, des magistrats, d’anciens cadres des services spéciaux. Un réseau épais, qu’il croyait protecteur, où s’entremêlent faveurs, business et prévarication. Un réseau secret, qui n’a pris corps qu’au fil des procès-verbaux d’écoutes judiciaires effectuées en 2013, 2015 et 2016.

À partir de 2015 et la mise en examen de Claude Guéant dans l’affaire libyenne, Alexandre Djouhri évite soigneusement le territoire français et conseille à son fils Germain d’en faire de même. « Même toi, traîne pas à Paris en ce moment, lui dit-il en mars 2015, après l’interpellation de Guéant. Franchement, traîne pas à Paris, c’est n’importe quoi. C’est vraiment n’importe quoi. On m’a averti, c’est juste pour se faire de la pub. T’y vas, ils vont te secouer un matin, mais pour rien en plus, quand je te dis pour rien, pour rien. » « Ah !, moi aussi ? » s’étonne son fils. « Mais j’te le dis, putain, t’es lourd », rétorque Djouhri.

En cas de nécessité, l’intermédiaire a des stratagèmes. Il vient, semble-t-il, en avion privé, qui se pose au Bourget, mais sans rester plus de quelques heures. On l’a « averti » à nombreuses reprises. « Personne ne veut que tu rentres en France, lui résume au téléphone l’ancien juge Alain Marsaud, en novembre 2015. Ils ont trop peur que tu… parles […] Tu vas demander à Sarkozy s’il est pressé que tu rentres […] il préfère que tu sois pas en France, que t’ailles pas voir le juge. » Djouhri proteste pour la forme, mais il reçoit le message cinq sur cinq et ne réapparaît pas à Paris.

Voici l’histoire secrète de l’homme qui est devenu une bombe à retardement pour la République.

  • Au-dessus des clans
Alexandre Djouhri, un guépard des affaires. © DR/MediapartAlexandre Djouhri, un guépard des affaires. © DR/Mediapart

Alexandre Djouhri vit dans un quartier résidentiel de Genève, mais son clan est parisien. Il est devenu le conseiller, le « coach », voire la « nounou » des uns, et le patron des autres. Il peut appeler Nicolas Sarkozy et lui dire « Nicolas, t’es occupé ? ». Il peut passer voir dans la journée l’ancien président à son domicile. Lui envoyer des photos de ses petits-enfants au ski.Les écoutes judiciaires ont montré presque en direct les astuces qui lui ont permis de réconcilier Sarkozy avec Dominique de Villepin : répercutant des compliments de l’un sur l’autre et réciproquement, organisant des déjeuners sans témoin, puis débriefant avec les deux hommes la qualité des retrouvailles et l’estime commune. Du travail d’orfèvre.

« Dominique était ravi ; sur toi, il a été merveilleux », résume l’intermédiaire. « Il m’a dit : “Écoute Alexandre, en tout cas je te dis une chose à toi, je te remercierais jamais assez d’avoir insisté sur toutes les qualités de Nicolas que je me refusais de voir et je sais pourquoi maintenant”. » Touché, l’ancien président ne peut dire mieux que « t’es adorable », et « je t’embrasse »« Mon Alexandre »

« Ils sont où les bureaux de Djouhri ? »

L’intermédiaire garde quand même un œil sur ses ouailles. « Ils se retrouvent deux fois sans moi, donc c’est bien parce que Nicolas, il me dit ce que Dominique lui a dit et Dominique me dit ce qu’il lui a dit, et c’est vrai, il me raconte pas de couille », résume-t-il à un ami. Djouhri demande en retour des coups de pouce à l’ancien président pour rencontrer tel ou tel chef d’État.

Il se démène, sans relâche. Peu après la mise en examen de Claude Guéant, Djouhri organise une soirée pour réconforter l’ancien ministre. « Il était content ton pote Claude, de la soirée ? » s’enquiert Alain Marsaud. « Super. Super », se félicite Djouhri. « Et t’avais amené Roussin [Michel Roussin, l’ancien directeur de cabinet de Chirac – ndlr] ! Putain, t’as amené Charon [le sénateur UMP Pierre Charon – ndlr]. Et si on t’avait pas retenu, tu venais avec tout… avec tout le Bristol ! »

À un autre ami, il explique qu’il a « fait un truc top classe » à Guéant : « Je l’ai fait dîner avec Sergio Bin Marcel [Serge Dassault – ndlr], Maurice Gourdault Montagne [l’ancien conseiller diplomatique de Chirac, aujourd’hui secrétaire général du quai d’Orsay – ndlr], Michel Roussin et moi. »

Il œuvre aussi à la réconciliation des fils de Serge Dassault, Olivier et Laurent, qu’il surnomme affectueusement « les frères Pétard » : « J’ai fait une prouesse, hein, putain, j’ai réussi à remettre les deux à s’entendre et à se parler, j’leur ai imposé un calendrier, ils doivent se voir une fois par semaine ! Il en allait des intérêts du pays, putain ! » « Bravo, eh ! T’as réussi déjà avec Dominique et Nicolas ! » applaudit son correspondant, un ancien du cabinet de Guéant.

Les premières retrouvailles entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin en 2011. © ReutersLes premières retrouvailles entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin en 2011. © Reuters

En 2006, Alexandre Djouhri est d’abord parvenu à renouer avec Sarkozy, devenu patron de l’UMP et candidat à la présidentielle. Venant de l’équipe d’en face, celle de Chirac et Villepin, ça n’allait pas de soi. D’autant que le ministre de l’intérieur avait déjà son intermédiaire attitré en la personne de Ziad Takieddine. Un homme d’affaires disposé à sortir et convoyer des espèces, comme il l’avait fait lors de la campagne d’Édouard Balladur, et outillé en conséquence.

Alexandre Djouhri a approché son adversaire en lui offrant une alliance probablement tactique, avant de le contourner et de le supplanter, avec l’appui décisif de Bernard Squarcini, homme clé du renseignement français. Comme Djouhri l’a dit à plusieurs reprises, il n’a pas rencontré Nicolas « hier matin ». Il le connaît « depuis 1986 ».

En 2006, Djouhri et Takieddine surfent tous les deux sur les prémices de la lune de miel franco-libyenne et la perspective de la présidentielle de 2007. L’un avec Bachir Saleh, directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi et patron du Libyan African Investment Portfolio (LAP), l’autre avec Abdallah Senoussi, beau-frère du « Guide » et patron des services secrets militaires.

Selon les notes de l’ancien premier ministre Choukri Ghanem, les deux Libyens font parvenir des fonds en espèces à l’équipe de campagne du ministre de l’intérieur. Senoussi l’a lui-même admis devant un juge de la Cour pénale internationale. Saisi à l’occasion de l’affaire Bettencourt, l’agenda 2007 de Nicolas Sarkozy garde par ailleurs la trace de deux rendez-vous avec Djouhri durant la campagne présidentielle, les 8 février et 6 mars 2007.

  • Les circuits de l’argent caché

Sur Djouhri, l’enquête financière n’est pas simple. L’intermédiaire est insaisissable, même à Genève où il réside. « Djouhri, il n’est pas utilisé comme intermédiaire par contrat écrit », explique un avocat. En avril 2016, l’intermédiaire annonce à un ami que les juges se sont déplacés au siège du groupe Bolloré. « Faut que je te raconte une vanne. Tu sais ce qu’ils cherchaient dans l’immeuble de Vincent Bolloré ? […] Ils cherchaient les bureaux. Mais quels bureaux ? On a jamais eu de bureaux chez Bolloré. C’est quoi ces vannes ? Des bureaux… Putain, les mecs sont gravement fatigués, hein. Quels bureaux chez Vincent ? »

Ils cherchaient les bureaux de Squarcini et Djouhri. « Mais d’où on a eu des bureaux ? On n’a jamais eu de bureaux. C’est comme à la banque Hottinger [à Genève – ndlr]… Quand ils ont été pour faire la perquisition, ils ont demandé “ils sont où les bureaux de Djouhri ?” Mais j’ai jamais eu de bureau à la banque Hottinger… C’est des fous. Ils sont vraiment malades ! »

Le siège du Crédit agricole à Genève. © ReutersLe siège du Crédit agricole à Genève. © Reuters

Au domicile et au bureau de Wahib Nacer, l’ami et le gérant de fortune de Djouhri au Crédit agricole de Genève, les enquêteurs ont eu plus de chance. Ils relèvent des opérations de retrait d’espèces en faveur de l’intermédiaire français à hauteur de 4 millions d’euros entre 2006 et 2010. Ces mises à disposition, de 50 000 à 200 000 euros, sont toutes signalées par les initiales « AD ». Elles culminent en 2008, avec 2,5 millions sortis en espèces. Cela sans compter d’éventuels mouvements des comptes de Djouhri en Irlande (à l’Allied Irish Bank de Dublin) et à Singapour (à l’UBS AG) qui n’ont pas été récupérés.

En 2011, il se met à acheter des diamants, selon un rapport établi par Tracfin. En mars, en mai et en décembre, ces achats chez un diamantaire parisien lui coûtent 90 000, 105 000 et 270 000 euros – réglés cette fois sur un compte bancaire russe ouvert à la Promsvyazbank.

L’intermédiaire dépense 500 000 euros à l’hôtel Ritz, où Bachir Saleh est logé à ses frais. Il s’habille en sur-mesure chez Cifonelli Taylor, rue Marbœuf, où il dépense environ 160 000 euros en deux ans. Contrairement à son collègue Robert Bourgi, Djouhri ne semble pas avoir offert de costumes, excepté au beau-père de son fils, le Russe Sergueï Nosov, maire (Russie unie) d’une ville de l’Oural, Nizhny Tagil, siège de l’usine d’armement Uralvagonzavod, d’où sont sortis les célèbres chars de combat russes T-55 et le récent T-90.

En juillet 2013, il a organisé le voyage en Russie du patron de Veolia, Antoine Frérot, et ses rendez-vous avec le premier ministre Dmitri Medvedev, le gouverneur de la région de Sverdlovsk, et… Sergueï Nosov.

Djouhri à Villepin : « Ça, tu peux foutre ça au coffre, tu le planques »

Alexandre Djouhri à Londres en 2018.Alexandre Djouhri à Londres en 2018.

À Genève, c’est dans les archives de Wahib Nacer que les enquêteurs découvrent aussi l’arrivée d’un paiement du Libyan African Investment Portfolio (LAP) au Crédit agricole, en 2009. Djouhri a obtenu un virement de 10 millions d’euros du fonds souverain présidé par Bachir Saleh pour le rachat d’une villa à l’abandon à Mougins, qui en valait cinq fois moins. Sur cette somme, Djouhri prélève de quoi compenser le montant payé pour l’achat de l’appartement de Claude Guéant et verser un montant à peu près similaire à la société de Dominique de Villepin.

Selon Djouhri, les enquêteurs soupçonnent qu’une partie de ce cash « a été donné à Nicolas Sarkozy […] pour payer les dettes de sa campagne de 2007 ». Le maquillage de l’arrivée de 500 000 euros sur le compte de Guéant par la vente de deux tableaux hollandais semble en tout cas avoir été imaginé par Djouhri, qui détenait chez lui le relevé d’identité bancaire du secrétaire général de l’Élysée, ainsi que le contact avec l’un des experts véreux.

Le gérant de fortune du Crédit agricole de Genève noie les flux de Djouhri dans les comptes suisses d’un homme d’affaires saoudien, Khaled Bughsan, et d’un autre membre de sa famille, Ahmed Salem Bughsan, qui déposera plainte. La famille Bughsan est connue des réseaux chiraquiens depuis plus de dix ans.

Chez Wahib Nacer, la police retrouve un document qui prouve que Khaled Bugshan a obtenu en 1997 un contrat d’intermédiaire de l’office d’armement chargé de la vente des frégates à l’Arabie saoudite, la Sofresa. Or ce contrat qui promettait 92 millions de francs (18 millions d’euros) à Bugshan, quatre ans après la vente des navires, n’est que la conséquence de la révision de ce marché par Dominique de Villepin, sur l’ordre de Chirac, prévoyant l’arrêt des versements à Ziad Takieddine.

Jacques Chirac et son secrétaire général de l'Élysée Dominique de Villepin, en 1996. © ReutersJacques Chirac et son secrétaire général de l’Élysée Dominique de Villepin, en 1996. © Reuters

Lors de l’enquête Karachi, Dominique de Villepin a déclaré « tout ignorer » de ces entités à l’époque. Mais début 2008, il signe « une convention d’assistance » avec le groupe de Khaled Bugshan, qui lui rapporte 4,7 millions d’euros, entre 2008 et 2010, pour des « études » ou des « notes stratégiques » peu consistantes.

Lorsque Villepin est interrogé sur l’arrivée d’argent libyen sur son compte, il demande aussitôt à Djouhri d’en justifier la provenance. L’intermédiaire le rassure, et l’accable en même temps : il promet de clarifier l’origine des fonds « avec une précision d’horloger ». Sans y prendre garde, Djouhri se positionne en gestionnaire de cet argent…

L’ancien premier ministre multiplie désormais les voyages d’affaires avec lui. Des photographes identifient bientôt l’homme qui marche dans ses pas. « Ils ne se sont plus cachés », rapporte un connaisseur du clan.

Villepin songe à proposer une banque d’affaires luxembourgeoise à un financier chaviste (lire ici). Djouhri offre d’acheter une œuvre du peintre Pierre Soulages. « Magnifique, juge Villepin. Qu’est-ce qu’ils en veulent ? » « Pour l’instant, c’est deux millions quatre, mais négociable », répond Djouhri. « Fais-le baisser un peu et prends-le… » « Mais ça, on peut, mais ça tu peux foutre ça au coffre, tu le planques », suggère Djouhri. « Ah ben oui, il est grand comment ? » demande l’ancien premier ministre. « 1,47 mètre », répond Djouhri. « Une bonne taille », pour Villepin. « Magnifique, t’as bon goût là », approuve-t-il.

  •  Le réseau qui a protégé « M. Alexandre »

Alexandre Djouhri, l’ancien voyou de la banlieue nord de Paris, s’est hissé au plus haut niveau. Mais il reste à la merci des archives sur ses activités passées. D’abord, les braquages de bijouteries et attaques à main armée qui lui valent d’être interpellé et fiché en 1981. Puis la petite lutte armée qui l’oppose, aux côtés du fils d’Alain Delon, Anthony, à une bande de commerçants du Sentier.

En avril 1985, Djouhri échappe à un premier guet-apens. Quelques jours plus tard, l’un de ses associés est blessé par des tirs. En janvier 1986, c’est l’un de ses agresseurs qui est abattu, atteint par huit balles de 9 mm.

En avril 1986, c’est Djouhri qui est la cible de tirs place du colonel Fabien et touché dans le dos. En 1990, il est entendu par la brigade criminelle sur le premier assassinat qui a endeuillé la bande rivale, frappée par deux autres agressions à main armée qui ont fait un deuxième mort. L’affaire reste sans suite. Et ces épisodes, relatés en détail dans un rapport de la brigade criminelle révélé en 2011 dans l’enquête de Pierre Péan, La République des mallettes (Fayard), n’ont pas freiné la carrière d’Alexandre Djouhri.

La fiche de police de Djouhri lors de son interpellation. Il se prénommait Ahmed avant sa naturalisation. © DRLa fiche de police de Djouhri lors de son interpellation. Il se prénommait Ahmed avant sa naturalisation. © DR

C’est dans les boîtes de nuit du VIIIe arrondissement de Paris, notamment l’Apocalypse, où il approche le tout-Paris, que l’intermédiaire en herbe passe à autre chose en nouant de solides amitiés avec des fils d’influents dirigeants africains. « Il avait un contact incroyable, un don, explique le proche d’un dirigeant d’Elf-Aquitaine. Il pratique très bien l’entrisme. Il peut entrer dans un milieu, s’attirer facilement la sympathie de gens plus âgés que lui. C’est Michel Roussin qui l’a fait entrer dans le sérail et qui lui a appris le métier. »

Ancien directeur de cabinet du patron des services secrets extérieurs – SDECE à l’époque, DGSE aujourd’hui – pendant quatre ans, et proche collaborateur de Chirac à la mairie de Paris pendant dix ans, Michel Roussin a depuis gardé le contact avec Djouhri, et réciproquement. « Alexandre m’est très utile, je ne peux pas vous dire pourquoi », glisse Roussin à un ancien des services spéciaux, au début des années 1990. « Roussin, c’est son pote, confirme à Mediapart Bernard Squarcini, l’ancien patron de la DCRI. Et à mon sens, la DGSE a dû coopérer avec lui. Un mec comme ça, qui côtoie des autorités, vous êtes obligé d’aller le voir. C’est la pièce intéressante du puzzle. »

« Djouhri, c’est le genre de dossier, si tu travailles dessus, ça te pète à la gueule »

Un commandant de police de la Direction des renseignements généraux (DCRG) a témoigné de ses recherches effectuées sur Djouhri à la demande de Matignon, en 1996.« Djouhri, c’est le genre de dossier, si tu travailles dessus, ça te pète à la gueule, déclare-t-il aux enquêteurs, en 2016. […] En menant mes investigations, je me suis rendu compte que ce monsieur Djouhri progressait au sein des réseaux Pasqua dont il connaissait la plupart des proches. Cette progression paraissait fulgurante. »

Le policier ne parvient pas à déterminer « depuis combien de temps il gravitait dans ces milieux-là », ni « par quel canal il est entré dedans »« À l’époque, il essayait de s’acheter une virginité en rendant des services à des personnes qui pouvaient passer un coup de baguette magique sur son passé sulfureux. » Le policier dit qu’il a eu accès aux antécédents judiciaires de Djouhri. « C’est quelque chose qu’on faisait systématiquement. Je me rappelle qu’il était impliqué dans des vols à main armée sur le Val-d’Oise avec son frère. » Ses collègues de la brigade financière « font état de la présence de Djouhri dans le dossier Elf ».

Dans l’agenda de l’ancien directeur aux affaires générales Alfred Sirven figurent effectivement les coordonnées de « M. Alexandre » (voir ci-dessous). Djouhri progresse prudemment, servant d’agent de liaison à Roussin, puis à l’ancien patron des hydrocarbures, André Tarallo, le « Monsieur Afrique » d’Elf-Aquitaine.

Au lendemain d’une perquisition spectaculaire effectuée par la juge Eva Joly, le futur intermédiaire va chercher Tarallo et l’amène en voiture à Genève, où il s’est installé. La justice découvre les comptes millionnaires des dirigeants d’Elf et ceux de Tarallo à la banque Hottinger – « Bonifacio », « Mirabelle », « Bali ». Souvent accompagné d’un avocat proche de Chirac, Djouhri se rend utile, moyennant finances. Mais il ne faut pas le chatouiller. « Toi, on a ton blaze ! » hurle Djouhri à un responsable d’Elf qu’il soupçonne de travailler contre lui.

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Un ancien flic de l’anti-gang, François Antona, salarié d’Elf international durant trois ans, puis membre du cabinet de Charles Pasqua en 1993, le trouve d’emblée « sympathique », en dépit de son passé. « Il me revient qu’Alexandre a eu quelques problèmes et qu’il en est sorti, c’est tout. Il est connu des archives judiciaires, concède-t-il, répondant à Mediapart, mais rien n’a été retenu contre lui. »

Djouhri ouvre des comptes chez Hottinger, s’associe avec l’ancien assureur d’Elf, Stéphane Valentini, dans une petite société, Adremis, initialement créée avec un ex-dirigeant de la Compagnie générale des eaux. Il se rapproche d’Henri Proglio, le patron de Veolia, et l’accompagne dans des voyages internationaux, à Téhéran, en 2002, à Tripoli, en 2004. Cette année-là, l’intermédiaire provoque un incident à l’hôtel George-V avec un concurrent, Mohamed Ayachi Ajroudi, qui prétend reprendre les 20 % du capital de Veolia détenus par Vivendi. Le patron de Vivendi, Jean-René Fourtou, rechigne à céder ses parts à Veolia.

Suivi par son compère, l’ancien juge Alain Marsaud, Djouhri rejoint la suite d’Ajroudi, sonne et, dès les premiers échanges, frappe l’homme d’affaires. L’intermédiaire est placé en garde-à-vue, mais dans la nuit, pour éteindre l’incendie, Henri Proglio et Jean-René Fourtou se mettent d’accord sur la cession des actions, entre personnes responsables.

Bernard Squarcini © ReutersBernard Squarcini © Reuters

L’incident provoque les premiers articles sur l’intermédiaire. En décembre 2005, Bernard Squarcini, l’ancien numéro deux des RG devenu préfet de la zone de défense Sud à Marseille, rédige une attestation de moralité en sa faveur. Il fait état des « recherches vaines » diligentées par ses services concernant Djouhri. « Rien de défavorable n’a pu être démontré concernant l’intéressé, ni aucun élément lié au terrorisme, grand banditisme ou blanchiment, n’a pas être mis en exergue », écrit-il.

« Je l’ai connu par l’intermédiaire de François Antona, explique Bernard Squarcini. Mais je n’ai aucune relation d’affaires avec lui. On voulait lui mettre sur le dos une affaire concernant un marché de sécurité à l’aéroport de Figari. C’est une demande de son avocat. »

En réalité, Alexandre Djouhri est intervenu en premier en faveur du policier, dix ans plus tôt. Alors que Squarcini est sur la sellette après un attentat du FLNC contre la mairie de Bordeaux, en octobre 1996, l’intermédiaire organise son repêchage auprès de l’Élysée, où il lui fait rencontrer Maurice Gourdault-Montagne. « Plusieurs proches de Pasqua ont été virés, pas moi », confie Squarcini au Monde en 2011.

Pour l’enquêteur des RG qui s’est penché sur le cas de Djouhri, parler de recherches vaines ne colle pas à la réalité : « Il n’a pas honte ! Il ne pouvait pas ignorer la production faite en 1996 concernant M. Djouhri. […] Dans mes productions, j’évoquais les antécédents de M. Djouhri. En 1996, ma direction disposait d’un logiciel appelé TAURUS. Nous étions les premiers à informatiser les données. Lorsque nous obtenions des documents, on les scannait. Tout était accessible plus facilement. »

Non content d’avoir l’attestation, Djouhri écrit à Claude Guéant pour se plaindre « des agissements » d’un commissaire divisionnaire de la DST qui a mis en garde à son sujet certaines personnalités du monde économique. Selon une note du service de renseignement intérieur, les faits de braquages, d’agression, de tentatives de meurtre et d’assassinat n’apparaissaient pas au fichier des infractions constatées, comme ç’aurait dû être le cas, et par ailleurs « plusieurs affaires criminelles concernant l’intéressé auraient été effacées du fichier central, sur proposition du cabinet du directeur de la DST ».

Galvanisé, l’intermédiaire tout-puissant n’hésite pas, en 2008, à se montrer menaçant avec le nouveau directeur de la stratégie d’EADS, Marwan Lahoud, qui refuse de lui verser une commission prétendument promise par son prédécesseur sur la vente d’Airbus à la Libye – un dossier pour lequel la compagnie libyenne Afriqiyah aurait par ailleurs payé des intermédiaires. Il en appelle à « Jacques » et « Nicolas ».

En 2009, il menace Patrick Ouart, le conseiller justice de l’Élysée, à cause de sa position favorable aux juges dans l’affaire des ventes d’armes à l’Angola : « Avec son format, une balle ne peut pas le rater ! » lance-t-il devant témoin. L’avocat de Djouhri dément, mais le conseiller s’inquiète. Il quittera l’Élysée quelques mois plus tard pour LVMH.

En 2013, Djouhri se vante d’avoir mis « une torchée » à l’ambassadeur du Qatar. « Putain, il m’a joué l’ambassadeur, je lui ai dit : “Mais oublie, me fais pas l’ambassadeur, moi, je te parle d’homme à homme… Qu’est-ce que c’est que tes couilles maintenant.” Putain, je lui ai mis une torchée ! Je lui ai dit : “ Maintenant, je veux voir Amine dans telles et telles conditions. Et on m’envoie pas des mecs pour m’expliquer que, soi-disant, Hollande, pas Hollande…” »

À travers ses liens avec l’Élysée, sous Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy, Alexandre Djouhri disposait d’un formidable paratonnerre. C’est fini.

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